La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

dimanche 7 janvier 2018

Loïe Fuller, Isadora Duncan, Edith Wharton : trois artistes américaines en France

Au cours de l'année 2017, j'ai été marquée par deux visites. La première est celle du château de Champs-sur-Marne, où s'est produite la danseuse américaine Isadora Duncan (je lisais en parallèle la bande dessinée consacrée à cette artiste), avec l'exposition "L'histoire en costumes, de la Belle Epoque aux années folles 1890-1930" (en 2018, le château poursuivra son périple dans le temps à travers la mode avec une nouvelle exposition, "Les robes de mariées à travers les siècles"). La deuxième est la ville de Hyères, cet été, avec la découverte du Castel Sainte-Claire, villa achetée en 1927 par la romancière américaine Edith Wharton.

Le château de Champs-sur-Marne

Le château de Champs-sur-Marne, caractéristique des maisons de plaisance du 18ème siècle, a été construit de 1703 à 1708 par les architectes Pierre Bullet et Jean-Baptiste Bullet de Chamblain, à la demande du financier de Louis XIV, Paul Poisson de Bourvallais.

En 1895, le banquier Louis Cahen d'Anvers l'achète et entreprend une importante campagne de restauration qu'il confie à l'architecte Walter Destailleur. La demeure accueille d'illustres locataires : la princesse de Conti, les ducs de La Vallière, la marquise de Pompadour ainsi que des hommes de lettres tels que Diderot, Voltaire, Chateaubriand et Proust.

La famille Cahen d'Anvers lègue le château à l'Etat en 1935. Le lieu est ensuite utilisé pour la réception de chefs d'Etat étrangers jusqu'en 1974. Il est alors ouvert au public et sert de décor pour de nombreux tournages cinématographiques.

Ci-contre : un montage de photos prises en juin 2017 avec mon portable Samsung Galaxy Grand Prime (modèle 2015). Les jardin de 85 hectares, inspirés de Le Nôtre, ont été dessinés vers 1710 par Desgot et restaurés en 1895 par Henri et Achille Duchêne. Ils sont labellisés "jardin remarquable".

Ci-dessous : la statue de la fontaine du parc, réalisée en 1895 par Duchêne ou Destailleurs, représente la nymphe Scylla entourée de chiens hurlants et de serpents. Le sujet était à la mode à Versailles où plusieurs des bassins s'inspiraient des Métamorphoses d'Ovide.

Dans la mythologie grecque, deux monstres immortels, Charybde et Scylla, gardaient le détroit par où passa Ulysse au cours de son aventureux voyage. Scylla était une créature surnaturelle qui possédait douze pieds et six têtes juchées au bout de longs cous sinueux; autour de sa taille jaillissaient des têtes de chiens qui aboyaient. Ces deux femmes exprimaient poétiquement les dangers guettant les premiers marins grecs qui s'aventurèrent dans les eaux inconnues de la Méditerranée occidentale.


La danse au château : Loïe Fuller (1862-1928)

A la Belle Epoque, Madame Cahen d'Anvers organise des bals roses, à l'occasion desquels cette couleur est mise à l'honneur par les toilettes des dames. D'autres soirées à thèmes sont restées légendaires comme celles du couturier Paul Poiret en 1911. Très proche du cercle des Ballets Russes de Serge Diaghilev, il propose des modèles novateurs, fortement inspirés de l'Orient, dans leurs coupes ou leurs couleurs. Cette même année, Loïe Fuller, danseuse américaine et vedette des Folies Bergère, donne un spectacle dans le parc. Elle aurait pu porter la robe de bal ci-dessous, confectionnée en 1906 (satin et mousseline de soie), choisie pour l'affiche de l'exposition. Elle figurait parmi les plus beaux costumes exposés dans chaque pièce du château.



Loïe Fuller a d'abord connu un immense succès, notammenet auprès de Jean Cocteau, dans son propre "théâtre musée" à l'Exposition universelle de 1900 à Paris.

Elle est devenue célèbre grâce à ses chorégraphies lors desquelles elle faisait tournoyer des voiles seule en scène. Ses prestations mélangeaient music-hall, performance et danse moderne.

Ci-contre, nous la voyons vêtue d'une robe papillon en couverture du magazine culturel Le Théâtre (numéro de Noël 1898). Une section entière était consacrée à l'artiste avec des clichés en noir et blanc de Carl Reutlinger.

Elle contribua à faire connaître en Europe sa compatriote Isadora Duncan qui finit par l'éclipser. Chacune créa de son côté une école de danse et enseigna à ses élèves des attitudes trouvées sur les vases antiques.

Biographie en bande dessinée d'Isadora Ducan (1877-1927) 

Julie Birmant et Clément Oubrerie, les auteurs de la série Picasso, se sont intéressés à l'histoire d'Isadora Duncan, autre danseuse américaine qui révolutionna la pratique de la danse par un retour au modèle des figures antiques grecques. Le découpage de la bande dessinée privilégie les allers-retours entre le passé et le présent afin de mieux restituer la complexité de cette femme audacieuse et libre.

Isadora (Dargaud, 2017)
Berlin, 1922 

Isadora accompagne son mari Serge Essénine, jeune poète soviétique, à un récital qui dégénère en bagarre générale à la maison des artistes (une salle d'émigrés russes). Il est considéré comme un agent de la Tcheka, service secret dont l'objectif est de lutter contre les partisans de la "contre-révolution" et du "sabotage" (il a été prévu pour seconder les soviets locaux et comptait 280 000 agents en 1921).

Serge Essénine (1895-1925)
Le poème Chanson de la chienne est cité pour illustrer la peine d'Isadora quant à la mort de ses deux enfants Patrick (5 ans) et Deirdre (8 ans), dix ans auparavant, noyés dans une voiture qui plonge accidentellement dans la Seine : "Tôt le matin, cachée dans la grange, au milieu des nattes dorées, la chienne avait mis bas sept chiots tout roux bien alignés. Et jusqu'au soir même, sa langue les caressait et les coiffait, comme un ruisseau de neige tendre son ventre s'écoulait. Mais à l'heure où toutes les poules dorment figées sur leur perchoir, le maître vint et sans un regard, mit les sept chiots dans un sac, sans un regard. Dehors parmi les tas de neige, la chienne courait sur sa trace, longtemps, longtemps l'eau vive encore, en a tremblé sous la glace. Et lorsqu'elle rentra fourbue, léchant la sueur sur ses flancs, la lune au-dessus de l'isba lui rappela un de ses enfants. Alors, vers les hauteurs bleu sombre elle a gémi, scrutant l'abîme".

Sous le signe d'Athéna - Londes, 1899 

A 20 ans, Isadora quitte la Californie. Elle embarque avec sa famille sur un cargo à bestiaux pour une traversée de six semaines à la découverte des splendeurs du nouveau monde. Elle est immédiatement conquise par les antiquités grecques de la salle Lord Elgin au British Muséum à Londres. C'est alors que Charles Halle, propriétaire de la New Gallery, lui propose de danser parmi les collections "avant-garde" de son musée (elle admire l'anticonformisme des peintures d'Edward Burne-Jones, William Morris, Dante Gabriel Rossetti).

Ci-contre, la danseuse pose en 1919 dans son hôtel de Bellevue, un quartier de Meudon dans les Hauts-de-Seine (agence de presse Meurice, BNF, Département Estampes et photographie). Elle a installé son école de danse dans les salles à manger du palace.

Sa robe est inspirée des drapés des héroïnes de la mythologie grecque comme Athéna.

La statue de cette déesse, attribuée à Phidia, est une sculpture monumentale d'or et d'ivoire installée dans la salle du Parthénon sur l'acropole d'Athènes.
Les costumes de scène d'Isadora me font également beaucoup penser à ceux du dessin de William Blake (artiste peintre, graveur et poète britannique) intitulé Oberon, Titania and Puck with Fairies Dancing (1786).

On y voit les personnages de la comédie Le Songe d'une nuit d'été, écrite par William Shakespeare entre 1594 et 1595.

Au début de l'acte II, Obéron et Titania, le roi et la reine des fées, se querellent pour la possession d'un petit page dans une forêt magique de Grèce.


L'amour et les diplodocus - Paris, 1900

Isadora s'installe avec sa famille dans un atelier de la rue d'Odessa, au dessus d'une imprimerie de nuit. Elle anime les soirées chics du Faubourg Saint-Germain. Initiée à l'art par son ami, le peintre Jacques Baugnies (également Normalien, écrivain et traducteur), elle est saisie de terreur et d'extase devant les sculptures de Rodin exposées au pavillon de l'Alma. Elle prend alors brutalement conscience qu'elle ignore tout des tourments du corps dévoré par le désir. Elle se rend à l'éblouissant Théâtre de Loïe Fuller au cours La Reine. Cette dernière, née au fin fond de l'Illinois et rendue célèbre par les Folies Bergères, y présente un numéro de danse "papillon" parée de formes flottantes avec de soudaines ébullitions de couleurs.

Pour en découvrir plus sur la relation entre Loïe Fuller et Isadora Duncan, je vous invite à voir le film français La Danseuse, réalisé par Stéphanie Di Giusto et présenté au Festival de Cannes 2016 (sélection Un certain regard).

Il a reçu l'oscar des meilleurs costumes aux César où il a été nommé six fois.

Loïe Fuller est interprétée par la chanteuse Soko et Isadora Duncan par la comédienne Lily-Rose Depp (c'est le premier rôle au cinéma de la fille de Vanessa Paradis et Johnny Depp).



Naissance d'une étoile - Berlin, 1902

Isadora se produit seule en scène et soulève un torrent d'enthousiasme lorsqu'elle improvise avec un bout de rideau bleu sur l'air du Danube bleu et des Valses de Chopin. Le succès arrive en même temps qu'une douloureuse rupture sentimentale : elle éprouve une passion pour un acteur qui ne supporte pas qu'elle exhibe ses bras et ses jambes nus dans un spectacle jugé indécent.

Une bacchante déchaînée - Grèce, 1903

Cosima (la veuve du compositeur Wagner) invite Isadora à Bayreuth et lui propose de diriger le ballet de Tannhaüser. Elle tient trois mois avant de filer à Moscou où elle se lie d'amitié avec Stanislavski (le patron du Théâtre d'Art et père de l'Actors Studio).


Arrivée à New York - Septembre 1922 : Sergueï entame une cure de désintoxication mais il n'arrive pas à cesser de boire. Il rompt avec Isadora avant de rentrer en Russie. Il est retrouvé pendu dans une chambre de l'hôtel d'Angleterre à Leningrad.

Epilogue - Cap d'Antibes, Noël 1925 : L'écharpe d'Isadora se coince dans la roue de la voiture de Francis, l'ami de Jean Cocteau, venu passer Noël à l'Eden-Roc : "On a retenu d'elle son écharpe, et elle lui ressemble, libre et volante, courant le long des routes, nomade et dansante."

Portrait d'Isadora Duncan, 1922, peinture de Paul Spencer Swan (en photographie à gauche)

Paul Spencer Swan (1883-1972) était un peintre, sculpteur, acteur et poète américain influencé par Oscar Wilde. Il étudia la peinture et la sculpture à l'Art Institute of Chicago ainsi que lors de séjours en Grèce. Il connut beaucoup de succès également en tant que danseur (il était l'élève de Mikhail Mordkin, star des Ballets Russes de Diaghilev). Il eut même l'occasion de partager la scène avec Isadora Duncan. Un impresario trouva la formule publicitaire qui l'accompagna sa vie durant : "Le plus bel homme du monde". On le considéra en Amérique comme le chef de file de la "danse classique". En 1965, à l'âge de 82 ans, il joua dans deux films d'Andy Wharol : "Paul Swan" et "Camp".

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La France en automobile, Edith Wharton

Alors que la course d'Isadora Duncan est coupée net le 14 septembre 1927, Edith Wharton (1862-1937), francophile cultivée et touriste avertie, était déjà parmi les premières femmes à monter à bord d'un véhicule motorisé. En effet, ses récits de voyage écrits pour l'Atlantic Monthly (magazine mensuel culturel américain) parurent groupés en un volume aux Etats Unis en octobre 1908 et furent récemment traduits en français en 2015 sous le titre La France en automobile (récit de trois voyages).

Sur la couverture de l'édition de poche Folio, nous pouvons observer une photographie du véhicule prise à Paris en 1907. Il s'agit du modèle Panhard et Levassor 15hp acheté d'occasion à Londres par Teddy, le mari d'Edith Wharton.

Au volant, Charles Cook, leur chauffeur habituel, porte des lunettes. Teddy Wharton est assis à côté de lui, de biais, tenant deux petits chiens; à l'arrière, sont installés Edith et, sous une casquette à carreaux, Henry James qui ne sourit pas.


Première partie : 

Edith, accompagnée de son frère (Harry Jones) et de son mari, réalisent un trajet de deux semaines de Boulogne jusqu'à Clermont-Ferrand avec un retour vers Paris (mai 1906). Ils sont surtout séduits par les cathédrales d'Amiens et de Beauvais, le "riche médiévalisme" de Rouen, la "splendide surprise" de Dourdan (le grand château de Philippe-Auguste et les vieilles auberges romantiques où il est délicieux de déjeuner), l'étonnante simplicité de la demeure de George Sand à Nohant dans le Berry, la large promenade bordée de platanes à Vichy, la cité très étrange de Clermont-Ferrand "entièrement bâtie et pavée avec la pierre volcanique de Volvic et couronnée par la sinistre splendeur de sa cathédrale noire" ainsi que les très belles villes d'eaux comme Mont-Dore et La Bourboule en Auvergne.

Edith apprécie le petit musée de Rouen car il y a peu de touristes et il est possible de contempler la toile ci-dessous en toute intimité : "C'est d'autant plus une raison pour apprécier l'oeuvre et l'artiste dans une salle déserte du musée de Rouen, avec ce doux sentiment de supériorité et d'exclusivité dont s'estime investi tout découvreur de mérites secrets. Car une grande part du charme de cette toile tient à ce qu'elle n'est pas devenue un terrain de pique-nique pour les excursionnistes d'art; et une grande part du charme de sa beauté intrinsèque, de la sereine gravité des teintes et des attitudes, de la translucidité céleste, surtout, de la grappe cueillie dans les vignes du paradis, tient à ce qu'elle nous laisse indécis, et qu'elle demeure retirée dans les mystères où elle nous attire. On tremble à l'idée qu'un jour elle puisse cesser de briller de ses propres demi-teintes, et qu'elle devienne un objet étoilé par le Baedeker *...".

Karl Baedeker (1801-1859) est un librairie et écrivain allemand qui s'est fait connaître en inventant le guide moderne du voyageur.

La Vierge entre les vierges, chef d'oeuvre du peintre flamand Gérard David, vers 1509, Musée des Beaux-Arts de Rouen. 
Marie trône entre deux anges musiciens avec l'Enfant qui égrène une grappe de raisins, symbole eucharistique. 
Elle reçoit l'hommage d'une assemblée de martyres au charme enfantin, reconnaissables à leurs attributs traités en ornements précieux.

Deuxième partie :

Le couple Wharton effectue un grand circuit de trois semaines, en compagnie de l'écrivain Henry James, dans le Sud-Ouest, les Pyrénées et la vallée du Rhône (mars et avril 1907). Edith possède une grande érudition concernant l'histoire de France, les beaux arts et le vocabulaire architectural des églises. Les passagers traversent Versailles, Rambouillet, Maintenon, Valençay, Chartres, Nohant (retour à la maison de George Sand pour découvrir le petit théâtre de marionnettes conçu par son fils Maurice), Poitiers, Chauvigny, Angoulême, Bordeaux, Lourdes, Argelès, Albi, Gaillac, Castres, Carcassonne (la pluie les empêche de visiter Narbonne et Béziers), Nîmes, Aix, Hyères, Avignon, Grignan (la ville de Madame de Sévigné), Valence, Vienne, Vézelay, Auxerre.

Dragon avalant une âme ? Chapiteau du choeur
Eglise Saint-Pierre à Chauvigny (Vienne)
Inventaire du patrimoine culturel de la région Poitou-Charentes
R. Jean, 2009
Au cours de ce périple, j'ai surtout retenu la description des mystérieuses créatures maléfiques de l'église romane de Saint-Pierre à Chauvigny : "Les chapiteaux des absides sont une ménagerie pour ces étranges démons, bêtes mauvaises grimaçant et ricanant parmi les saints et les anges trapus, qui énoncent, sans se soucier de ce hideux voisinage, l'histoire de la naissance du Christ."

Pour ceux qui, comme moi, seraient passionnés par les bestiaires du Moyen Age, voici un lien pour découvrir quelques décors sculptés : https://inventaire.poitou-charentes.fr/operations/le-patrimoine-roman/64-decouvertes/727-monstres-dans-l-art-roman-en-poitou-charentes

Troisième partie :

Le couple Wharton fait une rapide incursion en Picardie durant le week-end de la Pentecôte en 1907. Cette troisième partie compte une vingtaine de pages sans grand intérêt hormis l'évocation des boeufs de la cathédrale de Laon qui symbolisent la pénible dépense de labeur humain et animal nécessaire à sa construction (comment également ne pas penser aux corvées des bâtisseurs de pyramides ?) : "Ces effigies sont censées célébrer le services des bêtes patientes qui ont transporté les pierres pour la cathédrale jusqu'en haut de la cruelle colline de Laon; et lorsqu'on lève les yeux vers leurs silhouettes lourdement projetées contre le firmament, on a tendance à voir en elles le symbole même de l'édification d'une église médiévale, du coût moral et matériel auquel la chrétienté a érigé ses monuments".

La cathédrale Notre-Dame à Laon, de style gothique, édifiée entre 1150 et 1180, domine la colline, la ville et ses remparts. D'une longueur de 110 mètres, elle servit de modèle à celle de Chartres et de Paris. Les habitants imposèrent 16 boeufs sur les étages des tours en hommage aux animaux qui ont transporté les pierres jusque sur le plateau. La légende raconte que ceux-ci, épuisés, se sont effondrés au bord de la route. Un boeuf blanc est alors miraculeusement apparu pour acheminer les pierres restantes.



Le Castel Sainte-Claire à Hyères (Var), villa d'hiver d'Edith Wharton

Avant d'être un castel, Sainte Claire fut un couvent de Clarisses érigé en 1634 sur la partie occidentale de la deuxième enceinte du vieux château. En 1849, Olivier Voutier, officier de marine et archéologue renommé - il fut le découvreur de la Vénus de Milo en 1820 lors d'une mission dans les Cyclades - racheta les ruines et fit construire le bâtiment actuel. Il y mène une vie discrète, essentiellement familiale.

Le Castel Sainte Claire et son "jardin remarquable"
C'est à partir de 1920 que la célèbre romancière américaine, Edith Wharton décide de partager son temps entre sa résidence de Saint-Brice dans la région parisienne et le Castel à Hyères (racheté en 1927). Amie de Paul Bourget qui séjourne chaque hiver dans sa villa du Plantier dans le quartier de Costebelle, Edith est une habituée de la station hivernale hyéroise, qu'elle fréquente depuis 1895. Mis à part quelques récits de voyages comme La croisière du Vanadis (journal de voyage dont le texte original est conservé à la Médiathèque d'Hyères), ses romans les plus connus, Chez les heureux du monde et Le temps de l'innocence, décrivent les milieux de la haute bourgeoisie new-yorkaise dont elle est issue. Lorsqu'elle se retrouve à Hyères, entre l'écriture, les promenades dans la campagne environnante et les nombreux visiteurs qu'elle reçoit en femme du monde, elle trouve encore le temps d'aménager avec passion le jardin botanique actuel, composé de nombreuses essences exotiques. A sa mort, la demeure changea de mains à plusieurs reprises jusqu'à ce que la Municipalité se porte acquéreur en 1955. Il connut alors bien des usages : hôtel de luxe, station de radio local, compagnie d'assurance. Depuis 1990, il est loué au Parc national de Port-Cros qui y abrite ses services administratifs.


Le jardin, d'une superficie de 6500 m2, est situé sur les hauteurs de la ville et bénéficie d'une vue imprenable sur la rade d'Hyères. A propos de celui-ci, l'auteur écrit dans sa correspondance avec Berenson : "Mon jardin est un véritable enchantement. Jamais je n'ai rencontré d'endroit plus chaud, plus doré, plus débordant de fleurs et plus abrité des vents. M'entourent la beauté et la tranquillité du paradis et c'est ici et nulle part ailleurs, que se trouve le Cielo della Quieta auquel l'âme aspire quand approche la fin du voyage".



Ci-contre : Edith Wharton pose entre ses amis Paul Bourget (à gauche) et Joseph Conrad (à droite). Elle séjourna souvent chez Paul Bourget, écrivain catholique français et académicien, qui possédait le domaine "La Villa des Palmiers" à Hyères.

Les trois auteurs sont ici photographiés en 1923 dans le petit port de la Madrague, une anse de la presqu'île de Giens (source : Alain Dugrand, Conrad, l'étrange bienfaiteur, Arthème Fayard, coll. « Littérature Française », 2003).



Le pavillon Colombe à Saint-Brice-sous-Forêt (Val d'Oise), villa d'été d'Edith Wharton

Entre 1918 et 1937, l'écrivaine partagea sa vie entre Hyères pour la saison d'hiver et l'immense propriété de Saint-Brice-sous-Forêt durant la saison d'été. Passionnée par la nature, elle s'était consacrée à l'aménagement des jardins. Tous les ans, elle ouvrait son parc au public à l'occasion de l'Independance Day (le 4 juillet). D'après les recherches, six jardiniers y travaillaient en permanence. Elle y donnait également de grandioses réceptions où se croisaient diplomates, hommes politiques et artistes. Impliquée dans la vie locale, elle aidait financièrement la caisse des écoles et le bureau de bienfaisance. Une vocation sociale avec laquelle le potager vient de renouer, à travers l'association Plaine de Vie, dont les maraîchers sont des personnes en difficulté. Les lieux appartiennent actuellement à la princesse Isabelle de Liechtenstein. 

Ci-dessus, la romancière est photographiée en 1931 au pavillon Colombe par Thérèse Bonnay. Ces clichés sont tous visibles sur le site internet de la BNF (source : The Bancroft Library, University of California, Berkeley / Thérèse Bonnay / BHVP / Roger-Viollet).



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En lisant l'excellent essai de Gérard Bonal : Des Américaines à Paris (Editions Tallandier, 2017), j'ai découvert que la danseuse et l'écrivaine se connaissaient : "Si Isadora Duncan a choisi l'Europe, c'est certainement à cause du peu d'intérêt que suscite sa danse aux Etats-Unis. Les quelques personnes qui la virent danser à l'occasion d'une garden-party, à Newport, rapporte la romancière Edith Wharton dans ses souvenirs, revinrent effarées par ce spectacle, ne sachant comment le qualifier et persuadées que c'était par charité que la jeune-fille avait été invitée à se produire devant elles. Après quoi plus aucune maîtresse de maison n'engagea Isadora Duncan."

Isadora Duncan a effectivement choisi la France pour s'émanciper du ballet qui lui semblait enfermé dans des conventions rigides et désuètes. C'est en refusant le port du tutu et des pointes en faveur de la semi nudité de fluides tuniques drapées qu'elle est devenue la coqueluche du tout Paris. Elle a su imposer ses improvisations inspirées de figures mythologiques grecques, notamment au salon de musique de Marguerite de Saint-Marceaux* (la mère de son ami peintre Jacques Bognies), dont l'hôtel situé au n°100 rue Malesherbes accueillait une pépinières d'artistes parmi lesquels Colette. Isadora Duncan a certainement du y rencontrer l'élégante et raffinée Edith Wharton. Qu'ont-elles bien pu alors échanger ? Nous pourrions imaginer des dialogues d'une redoutable intelligence. La danseuse expliquerait à sa compatriote comment retrouver dans le mouvement une sorte d'émotion originelle tandis que la romancière la ferait rire en épinglant les impostures de la gentry d'outre-Atlantique, avec le talent d'une impitoyable moraliste saluée par son ami Henry James comme "l'ange de la dévastation".

* Marguerite a servi de modèle au personnage de Madame Verdurin dans le roman A la recherche du temps perdu de Marcel Proust.


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Pour en savoir plus sur Edith Wharton :

- Les Chemins parcourus, autobiographie traduite de l'anglais par Jean Pavans, Flammarion, 1995.

- L'artiste repose au cimetière des Gonards à Versailles.

Pour en savoir plus sur Isadora Duncan : 

- Ma vie, autobiographie traduite de l'anglais par Jean Allary, Gallimard, 1928 (en Folio depuis 1999)

- Emission radiophonique sur France Culture :
https://www.franceculture.fr/emissions/une-vie-une-oeuvre/isadora-duncan-ou-lart-de-danser-sa-vie-1877-1927

- La tombe de l'artiste est au columbarium du Père-Lachaise à Paris.

Pour lire un autre de mes articles sur Edith Wharton (évocation du roman Ethan Frome) :

http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2014/07/ethan-frome-edith-wharton.html

mardi 10 janvier 2017

Le Poids des secrets, Aki Shimazaki

Les cinq tomes de cette incroyable saga polyphonique, composés par Aki Shimazaki, regorgent d'épisodes qui s'imbriquent à la manière d'un grand puzzle dont on saisit les détails en s'éloignant au fur et à mesure des secrets révélés. Les motifs, pour la plupart issus de l'ikebana (l'art floral japonais) hantent le récit avec finesse et poésie. Le lecteur trouvera, ci-après, un résumé de cette immense histoire d'amour entre deux enfants que le destin sépare, accompagné de l'explication de chacune des couvertures (en rouge).


Aki Shimazaki est une écrivaine 
québécoise née en 1954 au Japon

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Tome 1 : Tsubaki

Namiko est chargée de remettre une lettre de sa mère Yukiko Horibe (ex-survivante de la bombe atomique décédée récemment des suites d'une grave maladie pulmonaire) à Yukio Takahashi (son demi-frère). Elle y confesse avoir empoisonné* leur père, pharmacologue dans un laboratoire à quelques kilomètres de Nagasaki (une coïncidence que la bombe atomique soit tombée le jour de sa mort). La raison de ce crime ? Celui-ci avait une maîtresse (Mariko Takahashi) et les a privés de leur seule véritable histoire d'amour. En effet, les deux enfants s'étaient promis le mariage bien avant de connaître leurs liens de parenté.

* Yukiko a utilisé le cyanure de potassium que son père avalait matin et soir en guise de médicament pour soulager ses maux de ventre.

La couverture : Namiko, enseignante en mathématiques, hérite du magasin de fleurs de sa mère Yukiko qui aimait les camélias (tsubaki en japonais).


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Tome 2 : Hamaguri

Dans ce deuxième tome, le lecteur entend la voix de Yukio à différents âges de la vie. Tout d'abord enfant, lorsque non reconnu par son père, il reçoit des pierres et des crachats, humilié par les enfants du village qui le traitent de bâtard. Sa seule consolation est de jouer avec Yukiko à retrouver les deux coquilles qui forment la paire originale d'un coquillage (hamaguri en japonais). Leurs noms seront inscrits à l'intérieur comme pour sceller leur union. Mais Yukiko part vivre à Tokyo.

Ensuite, Yukio, alors âgé de 14 ans, parle du sort de son père adoptif (Monsieur Takahashi) envoyé par l'armée en Mandchourie où les pharmacologues font des recherches sur les médicaments de guerre. Le père de Yukiko (Monsieur Horibe), venu de Tokyo pour le remplacer, s'installe dans la maison d'à côté. Les enfants se retrouvent et lisent ensemble dans le bois de bambous. Cependant, Yukiko ne reconnait pas Yukio sous ses traits d'adolescent.

Enfin, Yukio est à la retraite. Il est marié depuis trente avec Shizuko (bibliothécaire). Ils ont eu trois enfants dont une fille : Tsubaki (étudiante en archéologie à l'université, appelée ainsi en souvenir de Yukiko, son seul amour de jeunesse).

La couverture : Chaque année lors de la fête des filles, les enfants mangent des coquillages. Le jeu archaïque du kaïawase remonte à l'époque de Heian. Les nobles jouaient avec des coquilles dans lesquelles étaient écrits des poèmes. Plus tard, le jeu consiste à retrouver les paires originales du coquillage (hamaguri). Il n'y a que deux parties qui s'assemblent correctement ensemble, comme un couple qui s'entend bien. C'est le souhait symbolique de rencontrer l'homme idéal de toute une vie. 

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Tome 3 : Tsubame

Dans ce troisième opus, le lecteur entend la voix de Mariko (mère de Yukio) à différents âges de la vie.

Le vrai nom de Mariko est Yonhi Kim. A 12 ans, suite à l'explosion proche d'une usine de médicaments, elle fuit sa maison de Nagoya en compagnie de sa mère (femme de ménage chez de riches japonais) et de son oncle (écrivain et journaliste). Ces deux ressortissants coréens, qui disparaitront dans un tremblement de terre, confient Yonhi à l'orphelinat catholique où elle est rebaptisée Mariko Kanazawa pour sa sécurité.

Mariko y restera jusqu'à ses 15 ans, feignant d'être japonaise. A 18 ans, elle accouche de Yukio (elle est alors la maîtresse d'un pharmacologue) qui sera adopté par Monsieur Takahashi (également pharmacologue). Ce dernier lui a été présenté par le prêtre, surnommé "Monsieur Tsubame", dont elle est la fille (elle l'apprendra dans le journal de sa propre mère).

La couverture : les femmes de l'orphelinat surnomment le prêtre de l'orphelinat "Tsubame" (ce terme désigne une hirondelle en japonais). L'homme est né dans une île du Pacifique Sud où il aimait observer les nombreuses hirondelles qui voyageaient en couple et élevaient ensemble leurs petits. La mère de Mariko rêvait de renaître dans le corps d'un oiseau.


Illustration de Charlotte Gastaut pour le conte d'Anderson Poucette


A la fin, Tsubaki (la fille de Yukio) voit une hirondelle avec Mariko (sa grand mère). Cette dernière lui avait offert le livre Oyayubi-hime, l'histoire de Poucette : une petite fille sauve une hirondelle blessée et part avec elle dans un pays chaud, après avoir subi une misérable vie. Dans un endroit débordant de fleurs, elle rencontre un prince charmant et se marie avec lui.


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Tome 4 : Wasurenagusa

Dans ce quatrième ouvrage, le lecteur entend la voix de Monsieur Takahashi (le père adoptif de Yukio) à différents âges de la vie.

Première partie :

Kenji Takahashi est l'héritier stérile d'une famille illustre d'anciens nobles de la cour impériale. Il décide un jour de vivre seul près de son laboratoire pour fuir sa mère, une femme autoritaire et étouffante qui a déjà brisé son premier couple. Un jour, il décide de faire une bonne action et répare le toit de l'orphelinat dirigé par le père S. Il tombe amoureux de Mariko puis l'épouse, adopte Yukio et affronte la désapprobation de sa mère qui juge douteuse l'origine de la jeune fille (elle est orpheline avec un fils illégitime).

Deuxième partie :

En 1943, Monsieur Takahashi, muté en Mandchourie, est capturé par les Russes et envoyé dans un camp de travaux forcés en Sibérie. Quatre ans plus tard, il revient au Japon et retrouve Mariko et Yukio qui ont survécu à la bombe sur Nagasaki. Le couple fête ses 46 ans de mariage et poursuit sa vieillesse chez Yukio (il a acheté un maison avec sa femme à Kamakura).

Monsieur Takahashi se rend au cimetière du Temple S. pour honorer la tombe de son ancienne nurse Sono Wasurenagusa (1871-1933). Il y rencontre son fils devenu bonze (les enfants jouaient ensemble lorsqu'ils avaient 10 ans). Celui-ci apprend à Monsieur Takahashi qu'il est un enfant adopté (son père était stérile !) et que Sono était sa vraie mère (elle l'a abandonné à cause d'une grave maladie cardiaque). A la fin du roman, il se rappelle les fleurs bleues dans la région d'Omsk en Sibérie et observe émerveillé un couple d'hirondelles installées dans le jardin tandis que Mariko pense au prêtre étranger qui aimait ces oiseaux.

La couverture : A l'orphelinat, Monsieur Takahashi a le coup de foudre pour Mariko et son bouquet de myosotis (wasurenagusa en japonais). Au Moyen-Age, le chevalier Rudolf se promenait avec sa belle Berta au bord du Danube. Il voulut lui cueillir des petites fleurs bleues sur la rive mais tomba dans le courant rapide. Avant de se noyer, il lança les fleurs à Berta en lançant : "Ne m'oublie pas !" (signification de cette fleur).

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Tome 5 : Hotaru

Première partie :

Le lecteur entend cette fois-ci la voix de Tsubaki à 19 ans (fille de Yukio). Elle habite un appartement à Tokyo, travaille le matin dans un magasin de fleurs et étudie l'archéologie l'après-midi à la bibliothèque de son quartier.

Chaque week-end, Tsubaki rentre chez ses parents à Kamakura pour s'occuper de Mariko, sa grand-mère et confidente âgée de 84 ans. Celle-ci est en mauvaise santé, suite à une chute sur le verglas. Victime d'hallucinations peuplées de lucioles (hotaru en japonais), elle raconte à sa petite-fille que dans sa jeunesse, elle a été témoin de l'empoisonnement de Monsieur Horibe (le mari de sa voisine et son ancien amant et collègue de bureau). Il frappait le mur mitoyen jusqu'à ce qu'elle le retrouve allongé mort sur le plancher, les yeux ouverts, un liquide blanc coulant de sa bouche. Elle n'a jamais dénoncé la fille de Monsieur Horibe, l'auteure du crime, car elle se sentait capable de le commettre à sa place. En effet, cet homme a comploté pour éloigner Monsieur Takahashi, son rival, en Mandchourie.

Deuxième partie :

Le lecteur entend la voix de Mariko (la grand-mère) qui se souvient de la luciole rapportée un jour par Monsieur Ryôji Horibe (son amant). Il a refusé de reconnaître leur enfant (Yukio) et s'est marié avec la fille d'un médecin connu à Tokyo, choisie par ses parents (Madame Horibe a accouché de leur fille, Yukiko, trois mois plus tard).

Troisième partie :

Le lecteur entend à nouveau la voix de Tsubaki qui a écouté toute l'histoire racontée par sa grand-mère (l'empoisonnement de Monsieur Horibe). A la fin du roman, elle espère rencontrer quelqu'un de spécial dans sa vie. Elle prie sur la tombe de son grand-père pour qu'il vienne chercher sa femme : "Sinon, elle va errer sans savoir où aller, comme une luciole perdue".

La couverture : Tsubaki garde plusieurs lucioles qui émettent de la lumière pour attirer les femelles dans un petit aquarium (l'été, elles se multiplient le long du ruisseau qui coule devant le temple S.). Au Japon, c'est un symbole romantique. En France, ces lumières seraient les âmes des enfants morts sans avoir reçu le baptême. 

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Rencontres photographiques d'Arles 2016 
Charles Fréger


Dans la série Yokainoshima (l'île aux Yôkai, 2013-2015), le photograhe Charles Fréger explore les figures masquées rituelles du Japon : spectres, monstres, démons, ogres et farfadets sont incarnés par l'homme lors de festivals et cérémonies pour tenter de donner un sens aux évènements naturels.


J'ai choisi la photo ci-dessus car elle illustre à merveille l'univers du Poids des secrets. En effet dans la saga, ce sont les femmes, porteuses de la vie, qui avancent masquées, avec leurs secrets, mais finissent par révéler la véritable nature des liens de parenté sur plusieurs générations.  


J'aime beaucoup ce monstre aux ailes de papiers. Il s'agit peut-être d'un clin d'oeil à la fête de Tanabata (le 7 juillet). Elle a pour origine une légende chinoise qui raconte les amours malheureuses de deux étoiles, celles du Bouvier et de la Tisserande, qui ne peuvent se rencontrer qu'une fois par an, le septième jour du septième mois. L'usage veut qu'à cette occasion, chacun écrive un voeu sur une petite bande de papier de couleur suspendu à une branche de bambou décorée.

Je vous encourage à découvir les autres photos de Charles Fréger : 
http://www.charlesfreger.com/fr/portfolio/yokainoshima-4/

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La photographie japonaise à l'honneur au Festival La Gacilly 2016 

Shoji Eda


Shoji Eda (1913-2000) réside toute sa vie à Sakaïminato, une petite ville du sud-ouest du Japon où il est né. Entre 1949 et 1980, il élabore une série-fleuve dans ses chères dunes de Tottori où il ne se lasse pas de mettre en scène sa famille, ses amis, ses voisins. Il reçoit de nombreux prix et expose notamment à Osaka, Tokyo et au MoMa de New York.

Les deux photos ci-dessous, exposées en plein air au Festival La Gacilly, auraient très bien pu figurer sur la couverture du Poids des secrets. Les enfants tirent sur les manches du kimono de leur mère pour s'amuser mais aussi pour lui arracher une réaction (un secret ?). Le garçonnet cache son visage derrière le dessin : est-ce Yukio que Yukiko n'a pas reconnu ?

Shoji Ueda, Maman est à moi, 1950

Shoji Ueda, "He-No-He-No-Mo-He-No" 
(childish calligraphy), 1949

Lucille Reyboz

Lucille Reyboz, née en 1973, grandit à Bamako au Mali. D'abord portraitiste, elle réalise plusieurs pochettes de disque pour les labels Blue Note et Verve. Elle publie ses premiers reportages dans Air France Magazine, Elle, Le Monde ... Lauréate de la Fondation Hachette en 2001, elle expose la même année à "Visa pour l'image". Fascinée par le Japon, elle s'y installe fin 2007.

J'ai été complètement séduite par le cliché ci-dessous issu de la série Onsen (ce terme désigne les sources chaudes naturelles). Tel un retour à la matrice originelle, la femme s'abandonne dans l'eau avec calme et volupté.


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Prix de l'illustration 2016
Emmanuelle Houdard pour "Ma mère"

Emmanuelle Houdard, née en 1967 dans le canton du Valais, est une artiste peintre suisse, illustratrice et auteure d'ouvrages pour la jeunesse. Elle a suivi les cours de l'école des beaux-arts de Sion et de l'Ecole d'arts visuels de Genève. Dans l'album "Ma mère", elle met en scène un personnage multiple tantôt jardin, tantôt renarde, tantôt louve. Cette femme mystérieuse et fascinante se dessine à travers l'enfant qui la regarde et la dit.

Le chemin vers toi, dessin à l'inspiration japonaise


jeudi 19 mai 2016

Mémoire de fille, Annie Ernaux

" C'est l'absence de sens de ce que l'on vit au moment où on le vit qui multiplie les possibilités d'écriture."

" Ce n'est pas la réalité de mon histoire avec H que je veux raconter, c'est une manière de ne pas être au monde - de ne pas savoir s'y comporter (...) Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive."

Dans ce nouveau texte autobiographique, Annie Ernaux continue d'écrire la vie (titre du recueil disponible dans la collection Quarto Gallimard). Elle épuise de mots le réel pour en rendre l'existence et cherche à raconter au plus juste, par le biais d'un va-et-vient implacable entre hier et aujourd'hui, celle qu'elle fut avant et après sa "première fois". Elle fait appel à la mémoire de ses sensations, plonge dans les lettres et photographies de l'époque et tend la main à "la fille de 58" - mais conserve tout de même une distance de sécurité en employant souvent la troisième personne "elle", c'est-à-dire la personne absente, celle dont on parle (on retrouvera le thème de la honte face aux autres) - pour mieux s'approcher du coeur des femmes : comment vivons-nous, chacune dans le secret de notre intimité, cette première expérience sexuelle qui marque la fin de notre adolescence pour définir les fondements de notre vie d'adulte ? Perdre sa virginité, c'est aussi se perdre. Et parfois, pendant des années, s'étonner de ce qui s'est réellement passé. Bref, ne pas en revenir ... 

Cet été 1958, Annie Ernaux a dix-huit ans. Elle est monitrice à l'aérium de Sées dans l'Orne. C'est sa première sortie en dehors du foyer familial. Elle découvre donc la liberté, l'enchantement de vivre entre jeunes du même âge, les surprises-parties. Jusqu'à ce que H, le moniteur chef (un grand blond baraqué de vingt-deux ans, déjà fiancé, professeur de gymnastique dans un collège technique à Rouen), l'emmène dans sa chambre. Elle se laisse faire, subjuguée par le désir qu'il a d'elle. Malheureusement, il ne lui offre en compensation aucune tendresse, pas davantage de reconnaissance : "Ce n'est pas à lui qu'elle se soumet, c'est à une loi indiscutable, universelle, celle d'une sauvagerie masculine qu'un jour ou l'autre il lui aurait bien fallu subir. Que cette loi soit brutale et sale, c'est ainsi." Elle sera ensuite non seulement abandonnée mais humiliée : le cuisinier de la colonie affiche publiquement le brouillon d'une lettre sentimentale, trouvé dans la poubelle, écrite à sa meilleure amie (elle y évoque son amour pour H qui lui préfère une jolie blonde à la plastique de pin-up). Cependant, malgré la cruauté de la situation, Annie ne renonce pas au bonheur du groupe et, fière d'être un objet de convoitise, se met à flirter avec d'autres garçons. La quantité lui paraît la preuve de sa valeur séductrice. Elle affronte alors les railleries grasses et les insultes (elle est traitée de "putain sur les bords") : "Ce qui a eu lieu dans le couloir de la colonie se change en une situation qui plonge dans un temps immémorial et parcourt la terre. Chaque jour et partout dans le monde il y a des hommes en cercle autour d'une femme, prêts à lui jeter la pierre". 

L'irruption de la sexualité dans sa vie n'est pas sans séquelles psychologiques pour Annie. En effet, de retour de colonie, elle semble payer son "inconduite". Elle est atteinte d'une aménorrhée et de crises de boulimie pendant deux ans ("forme monstrueuse, désespérée, du vouloir vivre à tout prix, même celui du dégout de soi et de la culpabilité"). Affamée d'amour, tout lui échappe. En particulier le "programme de perfection" visant à plaire de nouveau à H l'été prochain (maigrir, devenir blonde, faire des progrès intellectuels, apprendre à nager, danser et conduire). Elle se fourvoie également dans un métier qui ne lui convient pas (institutrice) avant de partir six mois à Londres comme jeune fille au pair. C'est dans cette ville qu'elle ressent pour "la première fois" le besoin d'écrire. 

Puis, à l'automne 1960, son appétit et ses règles reviennent alors qu'elle s'inscrit en lettres à la faculté de Rouen. Deux ans plus tard, elle se gare en voiture devant la colonie, sans pénétrer les lieux, comme pour affirmer sa nouvelle identité d'étudiante brillante et convenable. C'est aussi un moyen de puiser la force d'écrire le roman qu'elle veut entreprendre : "Une sorte de préalable nécessaire, bénéfique à l'écriture, de geste propitiatoire - le premier d'une série qui me fera plus tard retourner dans divers endroits - ou de prière, comme si le lieu pouvait être un obscur intercesseur entre la réalité passée et l'écriture." Tout le projet de Mémoire de fille figurait déjà dans une note d'intention à propos de ce premier roman : "Explorer le gouffre entre l'effarante réalité de ce qui arrive, au moment où ça arrive et l'étrange irréalité que revêt, des années après, ce qui est arrivé."

La jeune fille juste avant (dix-sept ans)

Cette photographie de février 1958 était collée dans le livret scolaire d'Annie Duchesne (son nom de jeune fille) au pensionnat Saint-Michel d'Yvetot. Le pull noir à col officier vient de la boutique de sa mère. Elle n'a encore jamais vu ni touché un sexe d'homme. 

A gauche : Jeune femme au lit, 1952
A droite : Hotel Bedroom, 1954 (Lucian Freud et sa seconde femme Caroline Blackwood)

Ces deux toiles de Lucian Freud, peintre figuratif britannique (1922-2011), pourraient très bien illustrer l'état mental d'une jeune fille déçue après sa première relation charnelle. A droite, elle est pensive, le regard détourné. A gauche, elle semble triste, vidée, voire traumatisée. Son regard est vide et la main posée sur sa joue contient une douleur passée sous silence. Cet état de glaciation intérieure creuse une profonde distance avec son amant qui plante étrangement son regard dans le nôtre. Il nous défie et interroge notre propre malaise. Le spectateur est pris en flagrant délit de "voyeurisme". On ne devrait pas voir accès à cette intimité peu flatteuse pour le couple. 


***** La honte ***** 

Il est intéressant de relier Mémoire de fille à La honte paru en 1996. Elle y dissèque la honte inaugurale éprouvée à douze ans lorsque son père a tenté de tuer son épouse après une terrible dispute (il l'a menacée avec une serpe à couper le bois dans la cave). Annie, alors élève nonchalante (elle a de grandes facilités à l'école), vivra désormais dans l'hyper-conscience et la terreur sans mots de ce dimanche de juin 1952 : "J'ai toujours eu envie d'écrire des livres dont il me soit ensuite impossible de parler, qui rendent le regard d'autrui insoutenable. Mais quelle honte pourrait m'apporter l'écriture d'un livre qui soit à la hauteur de ce que j'ai éprouvé dans la douzième année". La honte réside également dans son statut de transfuge qui hante tous ses textes : poursuivre de hautes études, enseigner à la faculté, devenir écrivaine, c'est avoir l'impression de trahir son milieu et ses parents bistrotiers. 

***** L'autre fille ***** 

L'autre fille révèle au lecteur une autre "première fois" : Annie a dix ans lorsqu'elle apprend l'existence d'une soeur morte de la diphtérie avant sa naissance. Sa mère décrit l'étouffement de Ginette, âgée de six ans, à une cliente de l'épicerie. Personne n'avait jamais évoqué le souvenir de celle-ci auparavant : "J'étais dupe dans le sens populaire, mortifiée. J'avais vécu dans l'illusion. Je n'étais pas unique. Il y en avait une autre surgie du néant. tout l'amour que je croyais recevoir était donc faux." Annie ressent la honte du survivant. Elle comprend pourquoi enfant délicate, victime d'affections ou accidents insolites, elle s'en est toujours miraculeusement sortie (fièvre aphteuse à quelques mois, boiterie et port de plâtres, chute sur un tesson de bouteille à quatre ans : elle en garde une cicatrice en bourrelet sur la lèvre, myopie qui ne cesse de s'aggraver, tétanos à cinq ans). Inconsciemment, la mort de Ginette lui a donné la fièvre de vivre et d'écrire (le dur désir de durer, pour reprendre le titre du recueil de poèmes de Paul Eluard) : "Je n'écris pas parce que tu es morte. Tu es morte pour que j'écrive, ça fait une grande différence." Elle notera dans son journal en août 1922 : "Enfant - est-ce l'origine de l'écriture ? - je croyais toujours être le double d'une autre vivant dans un autre endroit. Que je ne vivais pas non plus pour de vrai, que cette vie était "l'écriture", la fiction d'une autre. Ceci est à creuser, cette absence d'être ou cet être fictif."


Ci-contre, une lithographie d'Ethel Léontine Gabain, artiste britannique (1882-1950), née au Havre et formée aux Slade and Central Schools à Londres.

L'illustration figure dans une édition ancienne du roman préféré d'Annie Ernaux : Jane Eyre (1923, Imprimerie Nationale). Elle représente Jane Eyre veillant Helen Burns, sa meilleure amie mourante de la tuberculose, au sinistre pensionnat de Lowood (Charlotte Brontë, l'auteure de ce chef d'oeuvre de la littérature victorienne, a perdu deux soeurs, Maria et Elizabeth, atteintes de cette maladie).

Annie Ernaux s'identifie à Jane (l'héroïne est miraculeusement indemne du typhus qui décime les élèves de Lowood) tandis qu'elle imagine Ginette sous les traits de la sage et pieuse Helen Burns.

Mon article précédent sur l'oeuvre d'Annie Ernaux : 
http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2014/12/ecrire-la-vie-annie-ernaux.html

vendredi 11 mars 2016

James Dean et Dorothy Parker

Vivre vite
Philippe Besson 

Philippe Besson plonge aux origines du mythe James Dean à travers un roman choral où se succèdent la voix des proches de l'acteur (parents, amis, conquêtes, acteurs, agents, réalisateurs) pour nous livrer un portrait vivant et minutieux de l'étoile filante d'Hollywood : un homme au profil singulier qui ne s'est jamais remis de la perte de sa mère et qui aimait les femmes et les hommes ...

James Dean, né le 8 février 1931, est un enfant turbulent à la santé fragile. Très tôt, il porte des lunettes à cause d'une myopie sévère. Ses parents, Winton et Mildred, déménagent souvent avant de s'installer à Santa Monica en Californie (son père obtient un travail au Centre des anciens combattants de Los Angeles). A la maison, James improvise des pièces de théâtre avec sa mère, une femme gaie et fantasque, qui l'inscrit à un cours de claquettes, le pousse vers les matières artistiques (piano, violon, danse), l'encourage à une meilleure connaissance de lui-même. Il a neuf ans lorsqu'elle est emportée d'un cancer de l'utérus. Sa disparition le terrasse. Il accompagnera même son cercueil dans un train : un éprouvant trajet de 2000 kilomètres pour l'enterrer dans sa terre natale d'Indiana. "Abandonné" par son père (c'est ainsi qu'il le ressent), il est élevé par son oncle et sa tante, un couple de Quacker, qui possèdent une ferme à Fairmont. James se sent bien parmi les bêtes, conduit le tracteur, monte aux arbres, fait des acrobaties (il se casse d'ailleurs toutes les dents de devant lors d'une chute de trapèze), récite des poèmes avec son accent du Midwest et imite les prêches du pasteur de l'église. Dès l'adolescence, il cherche des guides spirituels, plutôt féminins. Il y a d'abord Adeline Brookshire, son premier professeur d'art dramatique, qui lui redonne confiance et tente de canaliser sa résistance à toute forme d'autorité (il a un caractère difficile, s'emporte rapidement, ne supporte pas la moindre critique). Elle est surtout frappée par la fragilité assumée du jeune homme, son culot et la gravité de son regard où se trouve "quelque chose de lumineux et de violent". Il y a ensuite Elizabeth McPherson, son professeur de lycée, dans les bras de laquelle, à seize ans, il se laisse aller. Mais les filles ne sont pas sa priorité (elles sont d'ailleurs très déçues par cet amant pressé et maladroit). En effet, il préfère vivre en toute discrétion quelques aventures au masculin avec le comédien Bill Bast, son colocataire à Los Angeles, et le publicitaire Rogers Brackett. A dix-huit ans, il se déclare homosexuel pour échapper au service militaire et part vivre à New York où il enchaine les petits boulots. Gravement insomniaque, il erre dans les bars, fume cigarette sur cigarette, boit beaucoup de whisky et se bagarre facilement. Il partage la vie de sa confidente Elizabeth Sheridan (Dizzy), comédienne et danseuse dans un bouge de Harlem. En 1952, il est reçu à l'Actors Studio. C'est le début de sa véritable carrière au théâtre (le dramaturge Tennessee Williams est épaté par la puissance et la justesse de son jeu dans See The Jaguar à Philadelphie) et au cinéma où il domine parfaitement son trac. La rencontre avec le réalisateur Elia Kazan est décisive. Celui-ci lui offre le rôle de Cal Trask dans A l'est d'Eden, l'adaptation du roman de John Steinbeck (la légende d'Abel et Cain version contemporaine) : "Il avait tout du petit morveux, de la tête à claques et, en même temps, je devinais chez lui une fragilité, une blessure, des névroses peut-être, des failles en tout cas qui m'intéressaient. Il serait parfait en jeune homme tourmenté". Avec sa première avance sur cachet, James s'empresse d'acheter une voiture, une moto et un cheval (il a toujours été grisé par la vitesse). Il entame une aventure passionnée avec l'actrice italienne Pier Angeli (en réalité Anna Maria) mais celle-ci lui résiste et rompt brutalement (sa mère est farouchement hostile à leur relation). Il rencontre ensuite Marlon Brando, Natalie Wood (sa partenaire dans La Fureur de vivre : l'histoire de trois adolescents inadaptés) et Elizabeth Taylor (sa partenaire dans Géant). En septembre 1955, il percute la voiture de Donald Turnupseed sur la route de Salinas à bord de sa Porsche flambant neuve (modèle Spyder 550). Il meurt à vingt-quatre ans.

James Dean, New York, 1955 (photo Dennis Stock)

James Dean, New York, 1955 (photo Dennis Stock)

Le photographe Dennis Stock saisit à merveille la dégaine de l'acteur : regard et sourire à la provocation innocente, poches sous les yeux, cheveux en broussaille, épaules rentrées, cigarette qui tombe au coin de la bouche, mains enfoncées dans les poches. James Dean est, d'après tous ses proches, d'une beauté à couper le souffle alors qu'il ne possède aucun des canons de l'époque : petit gabarit (1,72 mètres), binoclard, mal fichu et un peu vouté. On peut voir toutes les autres photos de Dennis Stock à l'adresse suivante : www.magnumphotos.com/Catalogue/Dennis-Stock/1955/USA-James-DEAN-US-actor-1955-NN146418.html


James Dean, New York, 1955 (photo Dennis Stock)

L'acteur prend des cours de danse chez Katherine Dunham, chorégraphe afro-américaine, pour mieux utiliser son corps sur scène et devant la caméra. Enchanté de brouiller les pistes, il assume le choix de disciplines artistiques méprisées des hommes et persévère malgré les quolibets.

James Dean adore la compagnie des bêtes dans la ferme de son oncle et sa tante
Fairmont, Indiana, 1955 (photo Dennis Stock)

James Dean s'amuse dans un cercueil quelques mois avant sa mort
Salon funéraire à Fairmont, Indiana, 1955 (photo Dennis Stock)

James Dean et Elizabeth Taylor dans le film Géant, 1956

L'acteur est ingérable sur le plateau de Géant. Il cumule retards, improvisations hasardeuses, incartades et disputes avec Rock Hudson. Il confie à Liz Taylor, comme elle l'écrira dans ses mémoires, avoir été abusé par un pasteur durant son adolescence dans l'Indiana. Un homme qui partageait aussi avec lui sa passion pour la corrida et les courses automobiles. Cet épisode a sans doute durablement perturbé le jeune-homme.

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Excusez moi pour la poussière (théâtre)
Jean-Luc Seigle

Le texte de Jean-Luc Seigle est une pièce de théâtre en huit tableaux qui éclairent des épisodes importants de la vie de la romancière américaine Dorothy Parker (actuellement incarnée par Natalia Dontcheva au théâtre Le Lucernaire à Paris jusqu'au 19 mars).

L'action se déroule de 1950 à 1962 à l'Hôtel Volney à New York. La romancière, âgée de cinquante ans, y réside et passe ses journées en peignoir devant sa machine à écrire (elle fournit des critiques littéraires, souvent pour la revue Esquire) : "L'important dans un hôtel c'est justement cette absence d'étanchéité. C'est rassurant de sentir à travers tous les petits bruits qu'on entend, toutes ces petites vies minables tout près, tout le temps ; sinon où croyez-vous que je trouverais des sujets pour écrire mes nouvelles ?". Elle pense à son testament*(1), boit deux bouteilles de whisky par jour et s'adresse à voix haute aux personnes chères à son coeur : son ange gardien Charly (le concierge noir de l'hôtel), sa chienne Misty et son ex-mari Alan, acteur et scénariste à Hollywood, qu'elle s'apprête à épouser une seconde fois (il a douze ans de moins qu'elle mais disparaîtra avant sa femme : sa mort coïncidera par ailleurs avec celle de Marilyn Monroe pour laquelle ils avaient écrit ensemble une comédie). En une centaine de pages, l'auteur réussit à nous livrer, via un monologue au registre familier - donc très vivant - une biographie éclair de Dorothy Rothschild Parker alias "Dottie". On découvre une femme au caractère bien trempé, à la fois rebelle, caustique, alcoolique, dépressive (elle tente de se suicider à deux reprises) et redoutablement seule (elle est incapable de partager le quotidien d'un homme alors qu'elle fut toute sa vie entourée de chiens). Son franc parler (elle parle crûment de sexe) et son humour corrosif (elle hait la bourgeoisie, la famille et la religion) contrastent avec la coquetterie de ses somptueuses tenues, vestiges de la fortune paternelle (robes de haute couture, fourrures et bijoux). Politiquement engagée, elle milite contre l'exploitation des pauvres (notamment les employés de maison et les immigrés confrontés aux désillusions du rêve américain), la ségrégation des noirs (elle lègue l'ensemble de ses droits littéraires au mouvement du pasteur Martin Luther King) ou bien encore la peine de mort. Victime du maccarthysme et inscrite sur la liste noire du cinéma*(2)elle crée un syndicat d'auteurs et se bat pour les droits des scénaristes face aux producteurs. A t'elle un seul regret ? Oui, peut-être celui de ne pas avoir su, en dehors de ses nouvelles, écrire un roman.

Le passage le plus réjouissant du texte de Jean-Luc Seigle - parce qu'il traduit le féminisme radical de Dottie - est celui dans lequel elle rejette le rôle de la femme au foyer : "Les femmes d'intérieur ! Celles-là, je les déteste. Tellement ligotées au bonheur. Non mais il faut voir comment elles font attention à tout ce qui pourrait mettre en péril ce bonheur de rien du tout. Primo, repousser discrètement les maîtresses éventuelles de leur mari avec une naïveté feinte, mais efficace ; deuxio, n'avoir que des amies très laides ; tertio, n'avoir qu'une seule idée en tête toute la journée : le dîner du soir. Ah ! ce diner du soir, pris en famille autour du héros qui rentre du travail comme s'il était allé chasser leur pitance au péril de sa vie !".

***** Notes *****

*(1) : Le titre du livre reprend l'épitaphe que Dorothy Parker souhaitait faire graver sur son urne funéraire. Après son décès, celle-ci fut oubliée, pendant vingt-deux ans, sur une étagère de la grande bibliothèque de l'Association nationale pour l'avancement des gens de couleur à Baltimore, à l'endroit où aurait dû être rangé son roman. En 1988, on a enfoui ses cendres dans le parc de cette association.

*(2) : La liste noire est une liste d'artistes à qui les studios hollywoodiens refusaient tout emploi, parce qu'ils les soupçonnaient de sympathie avec le parti communiste américain (1947 à 1960).


***** James Dean et Dorothy Parker, quelque chose en commun ? *****

Deux auteurs français contemporains (Philippe Besson et Jean-Luc Seigle) s'attachent à aborder de la manière la plus simple qui soit - le lecteur ne croule pas sous les références biographiques - deux légendes américaines dont la rébellion se consume dans l'alcool. James Dean, le jeune fougueux, et Dorothy Parker, l'intellectuelle mûre mais immature, sont tous les deux orphelins (James perd sa mère à neuf ans, Dottie est privée de la sienne à 6 ans), solitaires, avides de gloire à Hollywood et ivres de vitesse. L'un incarne les textes sur grand écran et monte à bord de bolides. L'autre vide les verres aussi rapidement qu'elle tape à la machine pour produire des scénarios dans l'ombre.