La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mercredi 31 juillet 2013

Les contes de la nuit

Le loup garou, dessin de Michel Ocelot
réalisateur du film d'animation Les Contes de la nuit (2011)

"La nuit, tous les chagrins se grisent" 
Serge Gainsbourg, Pensées, provocs et autres volutes.

Lorsque le jour s'éclipse, les réverbères clignent des yeux, les maisons baillent sur l'épaule de leurs voisines et les hommes s'endorment en silence. Dans cette inversion du temps "utile", je me retrouve enfin libre d'écrire, seule et apaisée, à l'abri des regards. J'ouvre ma gueule de loup-garou parmi la forêt des mots obscurs. Je les nourris de mon sang d'encre. C'est la nuit qu'il est bon de croire à la lumière.

mardi 30 juillet 2013

Chagrin d'école


A Diane Deliance, mon amie d'enfance, qui faisait mousser le rire en frottant la peine.

Je me souviens du savon rotatif jaune fixé aux murs des lavabos collectifs. A chaque récréation, nous faisions glisser le jus de nos mains sales autour du citron pressé. Il me semblait qu’il ne fût inventé que pour distraire l’ennui des longues heures d’études. Les maîtresses, exaspérées par ma lenteur, mes rêveries et la récitation douteuse de mes tables de multiplication, m'interrogeaient souvent sur la scène du petit théâtre des humiliations. Le parfum consolateur de la colle blanchesorte de pâte d'amande à tartiner, m'empêchait alors de pleurer.

 
Ecole primaire catholique Saint-Vincent-de-Paul, 6 rue Rocroy, 75010 Paris
(école sous contrat d'association avec l'Etat et sous tutelle diocésaine)

Classe de CE2 en 1983
Je suis la 2ème élève en haut à gauche (pull à col roulé bleu)

***** Le savon Provendi *****


Né dans les années 50, sur les rives du lac Léman, le laboratoire Provendi est devenu célèbre grâce à la création d'un savon rotatif pour l'équipement des collectivités. La petite entreprise a développé la production de savon liquide de Marseille. Cette appellation se réfère à la méthode traditionnelle de saponification, élaboré au 18ème siècle dans la cité phocéenne : les huiles végétales pures sont saponifiées au chaudron produisant ainsi naturellement du savon et une forte quantité de glycérine.

***** La colle Cléopâtre *****


Cette colle a été fabriquée en 1930 par Monsieur CHAMSON (4 rue Chapon dans le 3ème arrondissement à Paris). Elle était composée à base d'amidon de pomme de terre. A cette époque, chacun fabriquait sa colle à partir d'eau et de farine (en acheter était un luxe !).
***** Les "feutres-souris" Pelikan *****


Ma mère m'achetait ces feutres chez le papetier pour me consoler. J'en étais absolument folle. Le chat blanc et permettait d'effacer les dix couleurs.

http://www.ina.fr/video/PUB3249852053/pelikan-les-souris-feutres-video.html

samedi 27 juillet 2013

Rescapé du camp 14, De l'enfer nord-coréen à la liberté

Je vous invite à découvrir et relayer auprès de vos proches le témoignage bouleversant de Shin, le seul rescapé du camp 14, dont les propos ont été recueillis par Blain Harden, journaliste américain qui dirige le bureau du Washington Post à Tokyo. Ce livre permet au lecteur d’entrer là où personne n’a jamais été autorisé à aller. Shin souhaite ainsi éveiller la conscience internationale sur la réalité des camps afin que la Corée du Nord soit condamnée pour crimes contre les droits de l’homme*(1). Il refuse d’être réduit au silence et fait sienne la devise de Che Guevara : « Soyons réalistes, exigeons l’impossible ! ».


1ère partie : La mécanique répressive 

Le camp 14*(2) a été établi en 1959 au centre de la Corée du Nord dans le comté de Kaechon (province de Pyongyang du Sud). C’est un camp de travail qui séquestre environ 50 000 dissidents politiques et couvre 280 km
2 avec ses fermes, ses mines et ses usines dispersées le long de vallées encaissées. La plupart des prisonniers sont d’anciens dirigeants du gouvernement, de l’armée ou du parti au pouvoir qui ont été victimes d’une purge et envoyés là avec leurs familles. Ils sont soumis aux 10 lois du camp*(3) et au régime de terreur du goulag nord-coréen : surveillance permanente des gardes, matraquage idéologique mensonger jusqu'à l'absurde, ignorance du monde extérieur, interdits multiples, travail accablant (12 à 15 heures par jour), délations, humiliations, coups et punitions, mutilations, tortures pour obtenir des aveux, séances de critiques et d'autocritiques, viols et insultes envers les femmes (elles sont toutes appelées « putes »), exécutions souvent publiques. Les détenus souffrent de malnutrition chronique (croissance bloquée, voire arriération mentale), mangent des insectes et des rats afin de calmer les crampes de faim (l’unique repas est un mélange de maïs, de chou et de sel) et s’entassent dans les dortoirs. Ils n’ont pas d’eau pour se laver ni d’endroit où faire leurs besoins (les déjections servent d’engrais). Chacun doit reconnaître les péchés qu’il a commis contre son pays et contre la société et tout faire pour laver ses erreurs passées par le travail et la discipline.

Shin in Geun, 23 ans, est l’un de ces prisonniers. Il est né dans le camp 14. Ses gardes sont ses parents. Il n'hésite pas à dénoncer sa mère et son frère aîné qui seront pendus pour tentative d’évasion. Il travaille d’abord un an à la construction d’un barrage hydroélectrique. Puis, à l'âge de 16 ans, il est envoyé à la porcherie. Enfin, il est transféré sans raison à l’atelier de vêtements où 2000 femmes et 500 hommes confectionnent des uniformes militaires pour l’armée. Il répare les machines à coudre jusqu’à ce qu'il en casse une. Les gardes lui coupent immédiatement un doigt en guise de punition. C’est alors qu’il rencontre un nouveau prisonnier, Park Yong Chul *(4), âgé de 45 ans. Celui-ci a vécu à l’étranger et lui raconte ses souvenirs, notamment des scènes de repas au restaurant. Shin découvre l’amitié et rêve d’un avenir où il pourra enfin manger correctement. Il prend la première décision libre de sa vie, soit ne pas dénoncer son ami. Il rêve à son évasion et brise ainsi le schéma de défiance et de trahison.

2ème partie : L'évasion

Un jour, les gardes envoient les prisonniers dans la forêt pour couper des bûches. Shin profite de cette sortie inhabituelle pour s'enfuir. Il court avec Park en direction de la clôture électrique létale et chute dans la neige tandis que son ami, arrivé en premier, meurt électrocuté sur les barbelés. Le poids de son corps affaisse le fil du bas et crée une ouverture plus grande. Cet accident opportun permet à Shin, vêtu de plusieurs couches de tissus volés dans l'atelier de confection, de traverser la clôture en se brûlant toutefois les jambes. 

En janvier 2005, il commence à marcher vers la frontière par moins 25 degrés et traverse le fleuve gelé Tumen pour passer en Chine. Il suit les conseils des sans-abris pour chaparder de la nourriture et voyager clandestinement en train. Il entame un mois de cavale avant de trouver du travail chez un fermier chinois où il est hébergé et nourri pendant qu'il s'occupe des cochons. Il peut se laver avec de l’eau chaude et du savon. Il se débarrasse enfin des poux avec lesquels il vit depuis sa naissance. Le fermier lui achète des vêtements chauds, des bottes de travail, des antibiotiques pour soigner les brûlures sur ses jambes. 

Un mois plus tard, il travaille dans une autre ferme où il s’occupe du bétail dans les pâturages de montagne. Il apprend à se débrouiller en chinois avec les vachers. Pour la première fois, il a accès à la radio et entend, dans sa langue, des critiques virulentes contre les problèmes en Corée du Nord : disette, provocations militaires, programme nucléaire, dépendance du pays vis-à-vis de la Chine, vie confortable des transfuges vivant en Corée du Sud où ils sont logés par le gouvernement de Séoul. 

Sans papiers, il doit s’éloigner de la frontière à cause des soldats qui patrouillent. Il monte dans un train jusqu’à Beijing et arrive en bus à Shanghai. Dans un restaurant, il rencontre un journaliste avec qui il se rend au consulat de Corée du Sud. Il y reste confiné pendant 6 mois puis s'envole pour Séoul où les services de renseignements sud-coréens et américains s’intéressent à lui. 

3ème partie : L’éveil du militant

Shin est envoyé au centre de réinsertion Hanawon*(5). On lui remet des papiers et une carte d’identité avec sa photo prouvant qu’il est désormais citoyen de Corée du Sud, qualité que le gouvernement accorde automatiquement à tous ceux qui fuient le Nord. Il obtient un appartement gratuit ainsi que 600 euros par mois pendant 2 ans (jusqu’à 15 000 euros si une formation professionnelle sérieuse ou des études supérieures sont entamées). 

Mais, bien que ses conditions de vie s'améliorent, Shin commence à faire des cauchemars. Il pense à sa mère pendue, à son frère abattu, à son père rendu infirme, aux femmes enceintes assassinées, aux enfants frappés à mort, aux tortionnaires qui lui ont appris à trahir sa famille et l’ont supplicié au-dessus du feu. Il se rend compte qu’il ne peut jouir de la vie alors que d'autres camarades souffrent encore dans les camps. Il s'agit de la culpabilité du survivant : il est obsédé par la honte, le mépris de soi, un sentiment d'échec, un « espace mort » en lui qui l’empêche de ressentir grand-chose. Il cesse de manger et de dormir avant d'être transféré dans l’aile psychiatrique d’un hôpital tout proche pour une période de 2 mois et demi dont une partie en isolement. Apaisé par les médicaments, il décide d'écrire un journal intime thérapeutique qui est publié en coréen en 2007. Ses mémoires n’intéressent malheureusement personne et se vendent à 500 exemplaires*(6).

Malgré cet échec, Shin décide d’être un militant des droits de l’homme. Il accepte l'offre d'une ONG (Liberty in North Korea ; LiNK) et part pour la Californie du Sud (printemps 2009) où il tombe amoureux de la très jolie Harim Lee, une nouvelle Nomade *(7) recrutée. Leur relation ne dure que 6 mois.

En 2011, il invite Blain Harden, le journaliste avec qui il a écrit le présent ouvrage, dans une église pentecôtiste américano-coréenne de Seattle où il fait une intervention (le résultat calculé d’un long travail sur lui). A partir de cet instant, il renonce à vivre aux Etats-Unis et retourne en Corée du Sud. Il achète un petit appartement à Séoul et apprend à « devenir humain » alors qu’il a été formé dès la naissance à ne plus éprouver d’émotions normales. 

Shin, Edmond Dantès et Jean Valjean

Shin est parvenu à fuir un camp dont personne n’était encore jamais sorti. En cela, il me rappelle deux figures littéraires : Edmond Dantès, bientôt Le comte de Monte-Cristo, qui s’échappe du château d’If et Jean Valjean, héros du roman Les Misérables, utilisant le cercueil d’une sœur du couvent des Feuillantines pour s'en retirer.

Shin et l'expérience concentrationnaire 

On peut rattacher l'enfer nord-coréen aux Récits de la Kolyma de Varlam Chalamov (la déshumanisation ronge peu à peu les détenus du goulag) ainsi qu'aux camps de concentration nazis qui tous utilisent l’enfermement, la faim et la peur pour mater les prisonniers. La seule différence ? Auschwitz a existé durant 5 ans, le camp 14 est déjà vieux de 50 ans.

Dans une préface à La Nuit*(8), le Prix Nobel Elie Wiesel, rescapé de la Shoah, écrit qu’un adolescent ne doit connaître de la mort et du mal que ce qu’il découvre dans la littérature. Au camp 14, Shin ne sait même pas que la littérature existe. Selon Blain Harden, il ne peut avoir la nostalgie d’un passé heureux car, né en captivité, il ignore tout ce qui se trouve au-delà des murs de sa prison. Les mots amour, pitié, famille sont vides de sens : "Contrairement à ceux qui ont survécu à un camp de concentration, Shin n'a pas été arraché à une existence civilisée et contraint de descendre en enfer. Il est né au camp et y a été élevé. Il en a accepté les valeurs. Il s'y trouvait chez lui".


***** Pour aller plus loin *****

Un documentaire en anglais intitulé « Born and raised in a concentration camp » :

Les photos satellite des camps 14 et 18 :

***** Notes *****

*(1) : La Corée du Nord refuse catégoriquement que des représentants de l’ONU pour les droits de l’homme entrent dans le pays. Elle a condamné les rapports annuels de cette organisation, considérant qu’il s’agissait de complots pour renverser le gouvernement.

*(2) : Il y a 6 camps et environ 200 000 prisonniers soumis au régime totalitaire nord-coréen.

*(3) : Les 10 lois du camp 14:

1 : Ne tentez pas de vous évader // 2 : Le rassemblement de plus de deux prisonniers est interdit // 3 : Ne volez pas // 4 : Il faut obéir inconditionnellement aux gardes // 5 : Toute personne qui voit un fugitif ou une personne suspecte doit la dénoncer au plus vite // 6 : Les prisonniers doivent se surveiller les uns les autres et dénoncer immédiatement tout comportement suspect // 7 : Les prisonniers doivent faire davantage que réaliser le travail qui leur est assigné chaque jour // 8 : Hors du lieu de travail, il ne doit pas y avoir d'échanges entre les sexes pour des raisons personnelles // 9 : Les prisonniers doivent se repentir sincèrement de leurs erreurs // 10 : Les prisonniers qui violent les lois et le règlement du camp seront abattus sur le champ.

*(4) : Park a été licencié du centre d’entraînement de taekwondo qu’il dirigeait à Pyongyang. Sans travail, il a illégalement traversé la frontière avec la Chine. Il est resté avec sa femme chez son oncle pendant 18 mois puis il est retourné en Corée du Nord. Puisqu’il était absent du pays pendant cette période, il n’a pas voté aux élections pour l’assemblée suprême du peuple (le parlement dont le rôle se limite à entériner les décisions du gouvernement : les candidats sont choisis par le Parti des travailleurs coréens et se présentent sans opposition). Le gouvernement note très consciencieusement le nom de ceux qui n’ont pas accompli leur devoir citoyen. Les autorités nord-coréennes arrêtent Park, son épouse et leur fils. On accuse Park de s’être converti au christianisme et d’espionner pour la Corée du Sud. Ils sont envoyés au camp 14.

*(5) : Hanawon (« maison de l’unité » en coréen) est un centre de réinsertion officiel perché dans des collines verdoyantes à environ 60 km au sud de Séoul, capitale du pays. Il a été construit en 1999 par le ministère de l’unification afin d’héberger les transfuges de Corée du Nord, les nourrir et leur enseigner comment s’adapter et survivre dans la culture capitaliste ultra compétitive du sud. Le centre emploie des médecins, des infirmières, des dentistes, des psychologues, des conseillers professionnels et des enseignants. En 3 mois, les transfuges apprennent quels sont leurs droits selon la loi sud-coréenne, comment faire des achats dans une galerie marchande, ouvrir un compte bancaire, utiliser le métro.

*(6) : Kang Chol-hwan a passé 10 ans avec sa famille au camp 15. Son histoire, Les Aquariums de Pyongyang, écrite en compagnie du journaliste Pierre Rigoulot, n’a attiré l’attention en Corée du Sud que lorsqu’elle a été traduite en anglais (un exemplaire s’est retrouvé sur le bureau de George W. Bush).

*(7) : Les Nomades sont des américains d’origine coréenne, des volontaires formés et envoyés dans tout le pays pour des interventions visant à faire prendre conscience des crimes contre les droits de l’homme en Corée du Nord.

*(8) : Elie Wiesel, La Nuit, Paris, Editions de Minuit, 1958, p.109-110. Dans ce roman, le narrateur âgé de 13 ans confie ses tourments et rappelle la normalité qu'il a connue avant qu'il ne soit emporté en compagnie de sa famille dans un train à destination d'un camp de la mort nazi.

Shin in Geun

mardi 23 juillet 2013

Au Japon ceux qui s'aiment ne disent pas je t'aime

Une pensée pour Makoto, ma belle-mère, qui m’a très tôt confrontée au choc de sa culture. J’aimais particulièrement lorsqu’elle cuisinait des crêpes à l’avoine en lisant le conte Momotaro l’enfant des  pêches.*

Une pensée pour Pierre-Henri, mon père, qui m’a un jour envoyé une lettre du Japon dans laquelle il évoquait un bain en montagne. Il avait adoré nager dans l'eau d'une source thermale qui fumait entre les rochers parmi les érables et les corbeaux.

Une pensée pour Rémi, mon demi-frère eurasien.

Dans cet abécédaire qui se lit d’une traite, Elena Janvier décrit avec légèreté les différentes façons de vivre et d’aimer en France et au Japon. Voici une petite sélection de ce qu’on peut y découvrir :

Au Japon, il n’y a jamais de magasins fermés en ville. On peut trouver les produits d'entretien de la maison dans les pharmacies. Il n'y a pas de pigeons mais des corbeaux (une "toilette de chat" se dit "toilette de corbeau"). On ne voit pas de tags (« peut-être ne les verrait-on pas, dans ce grand champ d’idéogrammes ? »). Les bains publics permettent de se réchauffer l’hiver et se détendre après le travail. Les renards de pierre accueillent les visiteurs dans les temples shintô. Du sel est jeté devant la porte pour éloigner les mauvais esprits. On dit que l’âme d’un samouraï se manifeste lorsqu’un papillon tourne autour de vous.

Les japonais sont humbles, discrets et évitent les débordements. Ils vérifient leur effacement dans les miroirs. Ils ne soignent pas les apparences mais ce qui n’apparaît pas ("un kimono sobre, voire insignifiant, doublé d’une soie rare"). Ils peuvent boire pour se désinhiber. Cependant, ils ne tiennent pas l'alcool (80% de la population ont une enzyme en moins dans l'organisme). La pudeur est de mise y compris à la télévision et dans les publicités. Les livres de poche sont recouverts et se tiennent à l’abri des regards. En ce qui concerne l'éducation, les enfants sont calmes et ne font pas de vagues. Le bébé dort entre ses parents sur un matelas étendu sur un tatami (aucun risque de chute). L'enfant puni doit simplement sortir de la maison (« redevenu raisonnable, il pourra revenir dans le cercle familial »).

Quant aux japonaises, elles ne mangent presque rien mais font un petit repas toutes les deux heures. Elles fuient le bronzage et utilisent des produits aux agents blanchissants pour cultiver une beauté pâle, signe de distinction et de vie urbaine. Au lieu de faire pigeonner leur poitrine, elles l’aplatissent sous la large ceinture de leurs kimonos: "l’érotisme du décolleté n’est pas affaire de gorge mais de nuque, révélée ou dévoilée, selon l’inclinaison du cou, l’entrebâillement du kimono, la forme du chignon qui relève la chevelure". Elles contrôlent leur sexualité car la pilule contraceptive n'existe pas, ce qui encourage l’usage du préservatif et limite la transmission des maladies sexuelles.

Enfin, à propos de l’amour – le titre du livre m’a d’emblée intriguée en flânant à la librairie Ithaque ** – Elena Janvier nous révèle avec un brin de poésie qu'il n'est pas seulement un sentiment. Il est partout dans l'espace: « ceux qui s’aiment ne disent pas « je t’aime » mais « il y a de l’amour », comme on dirait qu’il neige ou qu’il fait jour. On ne dit pas « tu me manques » mais « il y a de la tristesse sans ta présence, de l’abandon ». Une sorte d’impersonnel immense qui déborde de soi ».

Ce recueil d'anecdotes m’a beaucoup fait penser à mon père qui aimait le raffinement de la culture japonaise et la beauté des femmes asiatiques auxquelles il a, notamment, consacré une vie de photographies. Lorsque j’ai moi-même réalisé des clichés et voulu inscrire mes pas dans les siens, j’ai pris plaisir à inverser les rôles. Piéger son regard, c’était lui faire ressentir la gêne du modèle qu’il avait l’habitude de capturer.

Makoto et Pierre-Henri avec sa coiffure bâ-kô-dô
(les jeunes japonais utilisent l'expression "coiffure en code-barres" pour désigner "le ramené" qui consiste à prendre une mèche de cheveux au-dessus d'une oreille et la rabattre sur le crâne)

* Selon la version de la légende, datant de l'Epoque d'Edo, Momotarō est venu sur Terre dans une pêche qui descendait une rivière. Il a été découvert par une vieille femme qui y lavait son linge. Celle-ci l'a adopté et élevé avec son mari. Momotarō leur explique qu'il a été envoyé par les cieux pour être leur fils. Cependant, Momotarō était paresseux et trouvait des excuses pour ne pas travailler. Quand il se décida à aller chercher « un peu » de bois, il revint avec un arbre énorme. Ceci attira sur lui l'attention du seigneur, lequel lui demanda de quitter ses parents pour aller combattre des démons sur l'île d'Onigashima. En chemin, Momotarō rencontre un chien, un singe et un faisan avec lesquels il se lie d'amitié. Ils vaincront les démons et leur chef, Ura. Il retournera chez ses parents avec ses amis et le trésor des démons. Lui et sa famille passèrent une vie agréable tous ensemble.

** La librairie Ithaque est située au 73 rue Alésia dans le 14ème arrondissement de Paris.

Au pied de mon arbre

Sous un arbre par temps de canicule
(Parc Borély à Marseille)
Quand je n'ai pas la mer pour horizon, je me couche sous un arbre. Le ciel devient eau. Les feuilles découpent les éclats scintillants du soleil en un motif de dentelle. Les dessous chics de la nature.

samedi 20 juillet 2013

Le manteau noir, gravure d'Aubrey Beardsley

The Black Cape
Aubrey Beardsley (1897)
A la mémoire de mon grand-père, Benoît Carteron.

Cette affiche se trouvait chez les parents de mon père à Saint-Symphorien-sur-Coise, un joli petit village perché dans les Monts du Lyonnais. Elle s'étendait, immense, sur le pan de mur de l'entrée face à la chambre d'enfant qui m'était réservée lorsque nous venions de Paris pour les vacances scolaires ou les fêtes de fin d'année. Au coucher, mon grand-père avait l'habitude de m'apporter en secret un biscuit à la vanille. Nos yeux souriaient de complicité gourmande à travers l'épais carreau de ses lunettes à monture noire. Il déposait un baiser sur mon front puis s'éloignait sur les craquements du parquet tel un ours rejoignant calmement sa forêt. C'est alors que je contemplais, grâce au vestibule qu'il laissait éclairé, la fée à la grande cape noire. D'un coup de baguette magique, mes paupières baissaient les rideaux pour la nuit. C'est beaucoup plus tard, en étudiant l'oeuvre de l'auteur britannique Oscar Wilde à l'université que j'ai retrouvé, émerveillée, l'image de la fée. Il s'agit d'une gravure d'Aubrey Beardsley figurant dans la première édition en français de Salomé (1892), une pièce de théâtre de Wilde qui ne put être jouée en Angleterre (l'héroïne, très éloignée des sources bibliques, est une femme fatale de la fin du XIXe siècle jugée décadente par la bonne société victorienne). Avec le temps l'affiche originale s'est effritée mais je n'ai jamais cessé, depuis l'enfance, de consolider ma passion pour l'art.

Portrait d'Aubrey Beardsley par Félix Vallotton dans La Revue blanche (mai-août 1898)

Aubrey Beardsley (1872-1898) est un illustrateur britannique, souvent associé au mouvement Art Nouveau. Dandy et moderniste, il est également auteur, poète et musicien. Venu dans le Sud de la France pour soigner sa tuberculose, il meurt à Menton dans le dénuement à l'âge de 25 ans. Il reste connu pour ses illustrations stylisées et sinueuses en noir et blanc où l'on perçoit l'influence de l'art japonais (dessins érotiques) et du rococo. Son travail est une critique de l'hypocrisie de la société victorienne.

vendredi 19 juillet 2013

Royal Romance, François Weyergans

Daniel Flamm, romancier d’une cinquantaine d’années, marié et père de deux filles, s’interroge sur la longévité des sentiments alors qu’il est absorbé par une boîte de sel achetée en Suisse où est inscrit : « Tenu au sec, le sel est de conservation illimitée ». Il pense immédiatement à son histoire d'amour avec Justine dont il tente de préserver le souvenir par le truchement de l’écriture. 

Justine est une comédienne Québécoise de vingt-cinq ans rencontrée après la première d’une pièce de théâtre. C’est une jolie brune aux yeux bleus et longs cheveux noirs ondulés. Elle est moderne, cultivée (sa mère est libraire), drôle, insolente, narcissique et raffole des opéras de Wagner, des films pornos et du cocktail Royal Romance (un mélange de gin, Cointreau, Grand Marnier, jus de fruit de la passion et sirop de grenadine). Entre Montréal et Paris, Daniel et Justine lisent ensemble Anna Karénine (le roman de Léon Tolstoï), se retrouvent dans les cafés, fréquentent les lieux culturels et font l’amour à l'hôtel : « Justine avait l’art de plonger une chambre dans la pénombre idéale, comme ces éclairagistes que se disputent les plus grands théâtres ». Dès qu’ils sont séparés, ils se téléphonent, s’envoient des lettres ainsi que des messages sur leurs téléphones portables : « Sans les sms, notre relation aurait-elle duré ? Il y a dans l’immédiateté des échanges quelque chose qui fait croire à une vie en commun. Les coups de téléphone sont plus frustrants, à cause de la voix qui fait désirer la présence ».

Daniel et Justine s'aiment – quelle est la vraie nature de cet amour ? – mais chacun a des partenaires sexuels multiples. A partir de ce constat d’infidélité, il est difficile de ressentir de la sympathie pour ce couple et de croire à la sincérité de leurs sentiments au-delà du simple hédonisme. Daniel est angoissé par son âge qui ne lui permet pas de conjuguer leur avenir au futur : « Quels projets avions-nous ensemble ? Nous revoir le lendemain, ça s’arrêtait là ». Pour chasser la dépression, il couche avec toutes les filles qui s’offrent à lui : Diane-Sophie (la meilleure amie de Justine), Caroline (une chanteuse de jazz mariée), Margot (il lui dédicace un livre à la librairie Gallimard de Montréal) et Florence (elle dirige une galerie d’art et de  design près de la place des Vosges). De son côté, Justine enchaîne les petits amis sans importance et envoie à Daniel de nombreuses cassettes audio sur lesquelles elle enregistre ses confidences et la lecture des lettres de Louise Colet* à Flaubert. Elle lui avoue qu’elle voudrait le rendre heureux : « au point que tu n’aurais plus besoin d’écrire, mais tu écrirais quand même ». Je reconnais dans cette phrase le fantasme d’une grande majorité de femmes qui souhaitent le bonheur de leur compagnon tout en se substituant peu à peu à leurs activités et centres d’intérêts. Il s’agit d’une lente dévoration fusionnelle. Comme si elles souhaitaient porter de grands bébés dans leurs ventres et les rendre entièrement dépendants d'elles. Justine partage ce désir urgent d’enfant. Elle veut incorporer en elle l’amour en fuite, le piéger, le cristalliser dans le corps d’un petit être à l’effigie de Daniel. Celui-ci aurait la toute-puissance de leur survivre.

Le temps passe sans que les amants ne prennent la grande décision de vivre ensemble. Daniel attend la venue de Florence avec obsession - elle prend un malin plaisir à décommander au dernier moment - tandis que Justine s'enfonce dans la maladie. Atteinte d'un cancer du sein et en proie à des envies suicidaires, elle demande à être internée dans une clinique psychiatrique. Quelques heures après sa sortie, elle se jette sous le métro (le lecteur peut s'étonner de cette fin calquée sur celle d’Anna Karénine). Daniel s’enferme alors chez lui. Il ne se rase plus, ne s’habille plus et mange à peine. Lorsque sa fille Olga fait irruption dans l'appartement, elle le prend dans ses bras. Il se met à pleurer.

En toute honnêteté, je n'ai pas vraiment aimé ce livre. Le style froid et factuel, le ton distancié de l'auteur, la compilation de scènes dépourvues de véritables émotions, les personnages désincarnés m'ont rappelé l'ennui éprouvé à la lecture de certains ouvrages d’auto-fiction (ceux de Christine Angot par exemple). Au départ, j’ai pourtant eu envie de me glisser dans les draps froissés de la photo en première de couverture. Déçue tant par ce cliché trompeur que par le contenu du roman que j'espérais original et passionné, je me suis retrouvée au bord du lit, triste et frustrée, comme si le désir avait disparu.

* Louise Colet, née Révoil de Servanes à Aix-en-Provence le 15 août 1810 et morte à Paris le 8 mars 1876, est une poétesse française. Dans son salon littéraire, elle a fréquenté nombre de ses contemporains du monde littéraire parisien, tels que Victor Hugo. Elle devint la maîtresse de Gustave Flaubert, d'Alfred de Vigny et d'Alfred de Musset.

Portrait de Louise Colet avec sa fille Henriette en 1842, Adèle Grasset  
(Musée Granet, Aix-en-Provence)

dimanche 14 juillet 2013

L'essence n de l'amour, Mehdi Belhaj Kacem, versus Professeur de désir, Philip Roth

"Le secret n est le moteur interne de l'amour. Celui qu'on ne découvre jamais et qu'on s'évertue pourtant à chercher". 

Le récit de Mehdi Belhaj Kacem est à la fois un essai, une fiction et une démonstration philosophique, sous forme de séminaire imaginaire, sur l'échec de la relation amoureuse. Puisqu'aucune forme narrative ne lui semble assez aboutie pour évoquer la perte douloureuse de l'être aimé, l'auteur propose au lecteur un jeu de rôles dans lequel celui-ci prendra la place d'un couple anonyme dont le seul savoir partagé est la confession d'un secret n. Ainsi plongé en immersion dans leur histoire atemporelle, le lecteur est comme pris au piège d'une réflexion qui s'articule autour de la parole : est-elle l'essence n de l'amour ? Selon Belhaj Kacem, la parole est non seulement une nécessaire ouverture à l'échange, ce qu'il appelle le "toucher de l'ouvert" (soit la capacité à interpénétrer  l'intimité de ce que l'autre offre à dire et à penser) mais encore un puissant outil qui permet de sonder, au-delà de l'intimité sexuelle, la sincérité des sentiments de l'Aimé et de l'Aimant. Il prouve que l'absence de communication au sein du couple favorise l'ennui, la souffrance, la ritournelle des reproches et la "valse aux adieux" (titre d'un roman de Milan Kundera). Chacun d'entre nous devrait, à l'issue de ce roman, s'interroger sur ses propres capacités à briser le silence pour entendre (ouïe), écouter (affect) et comprendre (sens).

Dans Professeur de désir, David Kepesh, professeur de littérature comparée, prépare une thèse sur la désillusion romantique dans les contes d'Anton Tchekov. Il est l'anti-héros du roman de Mehdi Belhaj Kacem. En effet, malgré l'omniprésence de la parole (conférences à l'université, monologues intérieurs, séances chez le psychanalyste, dialogues avec ses différentes femmes), David est rongé par un mal silencieux : la souffrance liée à la disparition du désir. Il n'est pas surpris par la rupture amoureuse mais l'anticipe. Il "choisit" d'être continuellement en dépression, ce qui le tient à distance de toute remise en question, et envisage le sexe comme médicament contre l'anxiété. Il fait sienne la devise de Byron : "Studieux le jour, licencieux la nuit". Il hésite d'abord entre Birgitta (jolie suédoise qui assouvit ses fantasmes sexuels) et Elisabeth (parfaite jeune-fille au foyer). Puis, il épouse Helen (femme fatale) qui demandera le divorce après six ans de mariage. Enfin, il rencontre la jeune Claire Ovington (professeur dans une école privée de Manhattan). Avec elle, tout est simple et plaisant. Elle a pour seule ambition de le rendre heureux tandis qu'il se réjouit de tenir dans ses mains son potentiel érotique. Ils bavardent au lit et savourent ensemble "une addition de petits riens" qui transforment leur quotidien en un espace magique. Ils voyagent à Venise et à Prague (très beau passage sur la tombe de Kafka, l'occasion de rendre un hommage à l'écrivain que Philip Roth admire). A la fin du roman, Claire lui apprend qu'elle a décidé seule d'avorter de leur enfant. David n'a jamais su qu'elle était enceinte. Elle a sacrifié le bébé afin d'éviter la charge d'un devoir qui aurait pu tuer le couple amoureux. Le récit se clôt sur les doutes du héros à surmonter ce qui succèdera à la passion. Il embrasse les seins de Claire et regrette de ne pas avoir consacré assez d'efforts à mener une vie stable et harmonieuse : "Un simple intérim. Ne jamais rien connaître de stable. Rien sinon mes inéluctables souvenirs de la discontinuité et du provisoire. Rien sinon cette saga constamment prolongée de tous mes échecs".

Les deux livres évoquent l'impossibilité de pérenniser l'amour, une angoisse qui m'est terriblement proche. L'un se focalise sur un instant T, celui de la rupture, et déplore l'échec de la communication. L'autre ne fait qu'anticiper la disparition du désir. Comment tirer des leçons de ces lectures ? Il faudrait pouvoir habiter le présent sans avoir la nostalgie des jours passés. Se parler et se toucher pour construire un avenir, fut-il (futile?) de courte durée. Ne pas craindre l'épilogue. Philip Roth livre cette phrase admirable qui illustre avec tant de justesse la mélancolie : "Mais ce présent paradisiaque ? Kepesh le conjugue déjà au passé. Il a la nostalgie de cela même qu'il est en train de vivre. Il porte, pendant l'idylle, le deuil de l'idylle. L'ivresse des commencements à peine dissipée, il voit le mot "fin" s'inscrire".

mercredi 3 juillet 2013

Milord, hommage à mon chat

« L’amour ça fait pleurer
Comme quoi l’existence
Ca vous donne toutes les chances
Pour les reprendre après … »

Milord, Edith Piaf (paroles de Georges Moustaki, 1959)

A mon beau-père Gérard qui a transporté, dans son camion de routier, un aristochat à la maison

Il lustre ses moustaches
De lord anglais
Sur le col angora
De son costume noir.

Il frotte ses gants blancs
Sur son joli museau
Et ajuste sa toilette
Avant la promenade.

Il enroule sa queue
Autour de mes jambes
Et m'invite à danser
A pas de velours.

Il allume ma cigarette
De ses yeux jaunes
Et éclaire dans la nuit
Le chemin.

Un jour il m'abandonne
Au coin d'une rue
Les flancs assoiffés
Par la chaleur.

Je le cherche partout
Je crie son nom
Mon coeur pleure
Dans mes poings serrés.

Je l'imagine
Boire mes larmes
Dans la gouttière
Du toit de la maison.

Enfin je le retrouve
La gueule rongée de vers
Dans un massif de roses
Mort mon Milord.

Il sortira en rêve
Des plis de mon corps
Pour se réincarner
En ma petite fille qui dort.

Milord était un chat exceptionnellement vif, agile, élégant et futé. Je sortais fumer une cigarette en sa compagnie à la tombée de la nuit. Il me suivait dans la cage d'escaliers pour descendre les cinq étages jusqu'au bitume de la promenade. Les enfants du quartier étaient ébahis devant son comportement de "chien fidèle". Il s'est éteint à dix-neuf ans en juin 2003 pendant la canicule. Il avait un cancer du foie avec une tumeur grosse comme une mandarine. J'ai retrouvé son corps dans un massif de roses en bas de l'immeuble où habitent encore mes parents. Le gardien l'a enterré au pied de son arbre favori, face à la fenêtre de ma chambre d'adolescente. La nuit avant mon accouchement, j'ai fait le rêve qu'il sortait de mon corps. Ce n'était pas un cauchemar mais plutôt l'annonce d'une possible réincarnation dans le corps de ma fille.