La liseuse, Robert James Gordon (1877)

Ce site est le journal de mes découvertes au pays des merveilles des arts et des lettres.

Il est dédié à la mémoire de mon père, Pierre-Henri Carteron, régisseur de l'atelier photographique du Centre Georges Pompidou où il a travaillé de 1977 à 2001.

Un cancer de la gorge lui a ôté la voix. Les mots sont restés coincés en travers.

A ma mère qui m'a nourrie du lait de ses rêves.

"Ecrire, c'est rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour" (La part manquante, Christian Bobin).

mercredi 8 avril 2015

Bad Girl, Nancy Huston

"Nous nous trouvons d'abord, disent les psychologues, dans les yeux de la mère. ET si la mère regarde ailleurs, et bien, l'enfant fera de son mieux pour être Ailleurs."



Nancy Huston est née en 1953 à Calgary (Canada) et passe son adolescence sur la côte Est des Etats-Unis. Elle vient à Paris en 1973 pour une année d'études et décide de s'y installer. Elle adopte le français comme langue d'écriture : "Un enfant qui pense que sa mère a voulu le tuer peut quitter son pays et sa langue pour comprendre enfin pourquoi il mérite la mort."

Dans cette autobiographie "intra-utérine" à l'architecture complexe, Nancy Huston, romancière et essayiste, choisit de tutoyer le foetus qu'elle fut, rebaptisé Dorrit, afin de lui raconter sa vie : la mésentente de ses parents (un jeune couple protestant de la classe moyenne), le trauma de l'abandon (sa mère est partie en laissant trois enfants en bas âge) ainsi que le réconfort de la musique et de la littérature. Tout au long du livre, l'auteur convoque quelques écrivains (Samuel Beckett, Romain Gary, Virginia Woolf, Anaïs Nin, Annie Ernaux) et artistes (Camille Claudel, Louise Bourgeois, Ann Truitt) qui l'ont aidée à panser une douleur toujours à vif dont elle se sert pour fertiliser la terre de ses romans. Elevée sur des sables mouvants, les mots s'imposent très tôt à elle comme l'unique recours pour infléchir le cours des évènements et gouverner seule à bord de ses propres livres. C'est ainsi que l'on peut choisir de traduire "bad girl" par "femme libre" en envisageant ce récit sous l'angle du féminisme - il évite de surcroit tous les écueils du discours sur soi - bien que le titre contienne d'emblée toute l'ambiguité des sentiments qui lient une "mauvaise mère", ambitieuse et assoiffée de diplômes, à sa "vilaine fille", enfant non désirée souffrant de manque d'attention. Je vous encourage à plonger dans cet ouvrage généreux qui interroge la maternité avec des mots qui vont droit au coeur.



Samuel Beckett est l'une des voix qui comptent beaucoup pour Nancy Huston. Elle le cite à de nombreuses reprises dans son ouvrage.

Ici photographié par John Haynes en 1973, il déclarait : "Je n'aurais pu traverser cet affreux et lamentable gâchis qu'est la vie sans laisser une tache sur le silence".



L'explosion du couple parental / Le trauma de l'abandon

La mère de Dorrit, Alison, est une belle jeune-fille dont la famille, d'origine allemande, a immigré dans l'Ouest Canadien (les femmes, toutes à moitié folles, ne supportaient pas la solitude des fermes du Manitoba ainsi que les paysages plats et recouverts de neige). Diplômée de l'université de Chicago, elle est en avance sur son temps et refuse d'être réduite à la condition unique de mère. Elle veut vivre pleinement, apprendre, lire, admirer. Elle est cependant mariée à Kenneth, le fils d'un pasteur méthodiste d'origine irlandaise, un brillant universitaire mais un homme passéiste atteint de dépression chronique. A 28 ans, Alison obtient une bourse pour entreprendre sa thèse de doctorat en science politique. Elle néglige alors ses enfants au profit de ses études. Pendant ce temps, Kenneth, devenu enseignant, entretient une relation avec Alice, une femme plus conforme à ce qu'il attend d'une épouse. Submergé par le ressentiment envers sa femme (sa propre mère l'abandonnait pour aller au travail*1), il décide de la bannir en lui laissant un "accès raisonnable" aux enfants (la garde lui est confiée en dépit d'un jugement de divorce pour adultère). Il lui adresse le mot suivant : "Me voilà enfin débarrassé de toi, MERE !". Nancy Huston commente ainsi ce geste : "Il n'a pas oublié les absences de sa propre mère pendant son adolescence. Finalement, les deux femmes ont fauté de façon assez comparable : en refusant de se contenter de leur rôle de mère, elles ont rendu leurs enfants malheureux. Voilà pourquoi il a décidé de les confondre sous un même vocable ... et de bannir l'une d'elles, celle qui partage son lit".

A l'été 1959, Kenneth, Alison et Alice organisent un pique-nique avec les enfants pour leur expliquer la situation : "Quatre-vingt-dix pour cent de ton oeuvre littéraire est contenue dans ce seul après-midi, un peu comme l'énergie nucléaire est compressée dans une bombe atomique. S'en suivra une longue, lente, et silencieuse explosion de mots, avec d'infinies retombées radioactives". Nancy Huston est alors âgée de six ans. Elle contracte les oreillons, s'invente un groupe d'amis invisibles et commence à s'imposer une dictature intérieure*2. Elle trouve le salut dans la musique (elle étudie le piano) et la lecture qui l'accompagne partout, jour et nuit, y compris aux toilettes : "L'apprentissage de la lecture te sauvera. le flot de voix ne s'interrompra plus (...) Tu t'accrocheras au son des voix humaines comme à une drogue (...) Jusqu'à ta mort, des personnages jacasseront dans ta tête".

L'écriture et la relation au père

A dix-sept ans, Kenneth fait une chute de cinq mètres sur le pont High Level en tombant des rails du tramway (secret éventé par la tante de Nancy Huston aux obsèques de son père). A t'il tenté de se suicider ? Il éprouvera toute sa vie des migraines, des problèmes de sinus et une confusion mentale (la médecine n'a pas su détecter de possibles lésions cérébrales). Il a du mal à prévoir l'avenir, est sujet à de violents accès de colère et raconte des blagues grivoises dans des situations inappropriées. Sa carrière est ponctuée d'échecs et de difficultés financières (Dorrit enchaîne les petits emplois de treize à dix-neuf ans et lui verse la moitié de son salaire pour l'aider à payer le loyer familial dans le Bronx : il a six enfants dont il est merveilleusement proche).

Le sous-titre "Classes de littérature" renvoie à une réflexion précise menée par l'auteur sur ses années de jeunesse en tant que source inépuisable d'inspiration. Elle analyse les raisons qui l'ont poussée à quitter sa patrie (en partie pour fuir le cerveau paternel "perturbé et perturbant"), adopter la famille comme thème de prédilection, s'identifier au peuple juif persécuté (il l'a aidé "à oublier le projet de ta destruction à toi", elle passe deux ans au sein d'une famille juive à New York et quinze ans dans le pletzl juif au coeur de Paris) et s'attacher aux choses un peu cassées : "Toujours, toute ta vie, jusqu'à l'orée de la vieillesse, tu t'identifieras aux choses tordues, ébréchées, de guingois, un peu cassées comme toi. Si tu achètes aux puces tes meubles et tes habits, c'est moins pour faire des économies que parce que tu as pitié des objets rejetés, venus y échouer. Les arbres qui réussissent à pousser autour de grillages métalliques te fendent le coeur. Privée, comme Romain Gary, de tout sentiment de sécurité à l'endroit de l'amour maternel, comme lui tu ne sauras t'aimer qu'à travers les autres, de préférence souffrants".

Nancy Huston évoque toujours l'écriture comme une activité rigoureuse sur une surface nue (son bureau est parfaitement rangé, seules les feuilles s'empilent). Elle exige qu'on lui octroie solitude, silence, papier et concentration en toutes situations pour relire, retravailler, corriger, améliorer et élaguer ses textes. Elle a le sentiment de narguer ainsi les démons de son père (il mettait en avant le savoir, la culture et la discussion) et de "repriser et réparer, mot après mot, les déchirures de son esprit" : "Tu seras impressionnée par cette preuve palpable de la confusion mentale dont Kenneth s'était toujours plaint. Plus impressionnée encore par le fait que, malgré tout, cet homme ait réussi à fonctionner dans le quotidien. Il suivait les actualités politiques et les saisons de baseball, se tenait au courant des activités de ses enfants, lisait des histoires à ses petits-enfants ... Quel effort insensé il avait dû déployer en permanence pour donner le change, cacher ses craintes, garder un air à peu près normal aux yeux du monde!."


Petite pianiste en robe bleue, Henri Matisse (1924)

Matisse peint ici sa fille aîné, Marguerite, assise au piano devant une partition de Haydn en 1917 à Issy-les-Moulineaux. Au cours des neuf ans de mariage de ses parents (1950-1959), Nancy Huston connait une enfance chaotique, faite de disputes, de brisures et de dix-huit déménagements !  Elle insiste sur le bonheur d'entendre de la musique et de pratiquer le piano qui est sa première classe de littérature, peut-être la plus importante : "D'abord parce que tu y acquerras le goût du travail minutieux, patient, maniaque. Le plaisir de "changer le monde" en décortiquant, lissant, répétant, reprenant, vingt fois, cent fois, une phrase ... Mais surtout parce qu'en interprétant les morceaux de musique classique, tu apprendras à exprimer tes propres émotions à travers celles des autres. Défoulement fabuleux!."


Une femme à la mère : représentations de la maternité et de l'avortement 

Inspirée par les trois volumes du Daybook (Livres des jours, Penguin) de l'artiste-sculpteur américaine Anne Truitt, Nancy Huston entreprend de faire parler Dorrit, le foetus dans le ventre de sa propre mère : "S'accrocher est l'essence et la somme de ton être (...) Se faire avorter ce n'est pas ton problème. Ton problème c'est être, toi, en vie grâce à un avortement raté". Elle constate qu'en Occident les représentations de l'avortement (hormis, dans l'iconographie chrétienne, les punitions prévues pour les mères infanticides) sont à peu près inexistantes. Elle cite d'ailleurs la romancière Annie Ernaux qui réalise le même constat dans L'Evènement (récit de son avortement à 23 ans en 1963) : "Je ne crois pas qu'il existe un Atelier de la faiseuse d'anges dans aucun musée du monde". 

En partant de cette quasi absence de représentation, j'ai recherché des oeuvres significatives parmi le travail des artistes qui se sont attachés à ce thème. 


Miscarriage 1, Magda Wolna 


Miscarriage 2, Magda Wolna (ces deux illustrations sont parues dans 
le magazine féminin polonais Wysokie Obcasy en octobre 2006)



Statues de Jizô au temple Zojo-ji de Tokyo

Au Japon, le mizuko kuyo ou "cérémonie à la mémoire du foetus" est destinée aux femmes qui ont eu une fausse couche, un avortement ou une mortinaissance. Les foetus s'appellent mizukoles enfants de l'eau. Leur protecteur est Jizô représenté comme un simple moine bouddhiste.



L'implorante, Camille Claudel

Collaboratrice dans l'atelier d'Auguste Rodin depuis 1885, Camille Claudel est rapidement devenue sa maîtresse. Les deux artistes vivent un amour passionné mais Rodin ne peut se résoudre à quitter sa compagne de toujours, Rose Beuret. Derrière l'oeuvre ci-dessus, exposée pour la première fois au Salon de 1894, se cacherait un autoportrait de Camille suppliant son amour de ne pas la quitter (le sculpteur ne voulait pas se marier et refusait l'enfant qu'elle portait).

Nancy Huston établit un parallèle entre l'avortement de Camille et la destruction de son travail : "Et quand plus tard, Camille s'acharnera contre ses propres sculptures, quand elle frappera, fracassera, détruira la beauté de son travail, effectuant ce qu'elle-même qualifiera de "sacrifice humain", pulvérisant les corps qu'a engendrés son imaginaire tout comme elle a pulvérisé le petit corps venu se nicher en son sein, Auguste la délaissera. Ne lèvera pas le petit doigt pour empêcher ou pour raccourcir son internement."



Do not abandon me, Louise Bourgeois (1999)
Tissus rose et fil
Collection Ursula Hauser, Suisse


Le thème de la maternité traverse l'oeuvre de Louise Bourgeois de façon explicite sous de multiples aspects jusqu'à devenir un motif obsessionnel à la fin de sa vie. Toutes les étapes y figurent : fécondité et grossesse, accouchement, allaitement, dépression post-partum, le rôle de la mère (bonne ou mauvaise), jusqu'à la relation mère-fille. 

L'oeuvre ci-dessus représente une relation d'interdépendance dans l'engendrement. Le cordon du bébé est directement rattaché à l'ombilic de sa mère. L'enfant semble nourrir la mère-artiste qui, elle, est existentiellement rattachée à la vie qu'elle a donnée : le circuit de la vie et de la mort semble ainsi évoluer dans un système en spirale quasi autarcique.



Untitled n°2 et Untitled n°5, pastels de Paula Rego (1998)



Untitled n°1 et Untitled n°3, pastels de Paula Rego (1998)



Abortion, triptyque de Paula Rego (1998)


Nancy Huston aime beaucoup l'artiste portugaise Paula Rego qui a réalisé une série de peintures consacrées à la question de l'avortement (le Portugal votera contre le projet de loi légalisant l'avortement). On y voit des femmes seules dont le corps est crispé de douleur. Elles ont le visage grave et déterminé, les mâchoires serrées, les habits en désordre. Elles sont tantôt assises sur un seau, allongées sur un lit, les jambes posées sur deux chaises ou un fauteuil, en position d'accouchement sans accoucher.  Il y a parfois des outils ou des linges ensanglantés sur le sol. 



***** Exposition des oeuvres de Paula Rego à la Galerie Sophie Scheidecker *****
29 janvier au 4 avril 2015


La galerie se situe dans une cour pavée au 14 bis rue des Minimes, 75003 Paris

Je regrette de ne pas m'être rendue plus tôt à la galerie car j'aurais souhaité encourager un maximum d'amis et de lecteurs à venir admirer le saisissant travail de Paula Rego. Cette artiste portugaise, née en 1935, fréquente la St. Julian's School à Carcavelos près de Lisbonne puis l'école Slade School of Fine Art à Londres (elle y devient professeur en 1983). Elle est membre associée à la National Gallery de Londres depuis 1990. Son oeuvre est encore peu connue en France malgré un grand succès en Angleterre, en Amérique et dans son pays natal.

J'ai pu voir des gravures à l'eau forte, des pastels, des fusains ainsi que des gouaches qui représentaient une multitude d'animaux, des personnages grotesques portant notamment des bottes de carottes entre les mains, des femmes évoluant parmi les insectes ou d'autres refusant d'accueillir un bébé. Son travail mêlant férocité et compassion est à la fois magnifique et effrayant, tantôt inspiré par les caricatures de Daumier tantôt truffé de références littéraires (passion pour les contes de fées, Alice au pays des merveilles, Jane Eyre de Charlotte Brontë et le naturaliste portugais Eça de Queiros).

Je suis longtemps restée devant les esquisses préalables aux toiles sur l'avortement dont parle Nancy Huston dans Bad Girl. J'ai aimé la beauté du dessin qui rend perceptible la douleur muette de ces femmes face à un double abandon. Elles font le deuil de la maternité et sont à leur tour totalement laissées pour compte. Elles témoignent plus généralement de la souffrance du corps féminin condamné à subir en silence la violence de perpétuelles modifications hormonales (prise de poids, dérèglements, menstruations, ménopause, ...).

Bouleversée par le thème de l'abandon qui entre en résonance avec mon vécu psychique, j'ai écrit l'année dernière un poème inspiré par le tableau "Nu pleurant" d'Edvard Munch :

http://marieaimeecarteron.blogspot.fr/2014/03/labandon.html



Study for abortion I, 1999


Study for abortion II, 1999

***** 
Notes *****

*1 Le modeste salaire du pasteur ne suffisait pas à nourrir ses enfants. La mère, alors femme au foyer lors de la crise économique des années 1930, est contrainte de travailler comme professeur d'anglais dans un lycée situé à deux heures de train (elle part le lundi matin et ne rentre que le vendredi soir).

*2 Jamais je ne t'ai promis un jardin de roses, Hannah Green (1964). Nancy Huston explique dans la vidéo ci-dessous pourquoi ce livre a changé sa vie :

http://culturebox.francetvinfo.fr/emissions/france-5/la-grande-librairie/les-20-livres-qui-ont-change-votre-vie/nancy-huston-jamais-je-ne-tai-promis-un-jardin-de-roses-de-hannah-green-200825

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire